Rohingyas : les damnés de Birmanie

Rohingyas : les damnés de Birmanie

Témoignage de Nour Kaïda, 7 ans et rescapée des raids punitifs menés par l’armée birmane

Le jeudi 12 octobre était diffusé sur France 2 un numéro d’Envoyé spécial consacré au triste sort des Rohingyas, minorité musulmane poussée à l’exode car victime de persécutions commises par l’armée birmane. Ce reportage choc met en lumière une réelle catastrophe humanitaire trop méconnue du grand public, désormais qualifié de « nettoyage ethnique » par l’Organisation des Nations Unies.

« Ma maman me manque ». Voici les mots prononcés par Nour Kaïda avant d’éclater en sanglots. Elle a fui son village mis à feu et à sang par les forces de l’armée birmane. Elle a vu sa mère mourir sous ses yeux. Elle a enduré la terreur, l’exode et la faim. Nour Kaïda a 7 ans.
« N’avez-vous jamais vu quelque chose comme cela ? Ils jetaient les enfants dans le feu sous nos yeux. Certains enfants étaient jetés dans la rivière, d’autres étaient fracassés contre les murs jusqu’à ce qu’ils meurent. » Un témoignage d’un des rares rescapés du village de Tola Tuli, sûrement le pire massacre perpétré par l’armée birmane dans l’état d’Arakan. Témoignage accablant parmi tant d’autres, tous au scénario similaire.
Le piège serait de tomber dans le pathétique, évidemment. N’empêche que toute personne normalement constituée ne peut demeurer insensible face à ces destins brisés racontés par les tristement nommés « damnés de Birmanie ».

Avant toute chose : comment expliquer ces actes perpétrés à l’encontre des Rohingyas ?

La discrimination de cette minorité ethnique a toujours existé certes, mais à de bien moindres mesures. En effet, ce n’est que depuis ces deux dernières années qu’on a pu assister à une escalade de la violence, qui a atteint son point culminant le 25 août dernier. Faisons un bref saut dans le passé pour éclaircir la situation d’apocalypse actuelle.

Les Rohingyas sont les descendants de lointains commerçants bengalis convertis à l’islam au XVème siècle. La première guerre contre l’empire britannique en 1824 a été l’élément déclencheur de cette discrimination ethnique. En effet, les Rohingyas ont été considérés comme des traîtres aux yeux des indépendantistes birmans lorsqu’ils furent supplétifs de l’armée britannique. C’est lors de la deuxième guerre mondiale que l’on constate la deuxième fissure, qui est en réalité d’ordre religieuse. Les musulmans soutenaient les anglais, tandis que les bouddhistes, communauté religieuse largement dominante en Birmanie, soutenaient les japonais. La déclaration d’indépendance de la Birmanie en 1948 a marqué le début des persécutions portées à l’encontre des Rohingyas. Cependant, ils étaient à l’époque reconnus en tant que minorité nationale, ce qui n’a plus été le cas à partir de 1982. La dictature militaire de Ne Win a promulgué une loi visant à exclure les Rohingyas de la liste des 135 groupes ethniques du pays. Par conséquent, les Rohingyas ne possèdent pas la citoyenneté birmane ; ils sont donc dans l’incapacité de retourner en Birmanie, après avoir été poussés à l’exode par les forces militaires. Il est alors légitime de se demander si le destin des Rohingyas n’a pas été en réalité scellé il y a de cela 35 ans.

De facto apatrides, les Rohingyas n’ont accès ni à l’emploi, ni à la santé, ni à l’éducation : il s’agit là d’un véritable apartheid. Ces décennies de stigmatisations ont donné naissance en octobre 2016 à l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan. Milice constituée de 500 hommes et armée de couteaux et de bâtons, l’ARSA a opté pour la violence quand ses membres ont compris qu’ils étaient condamnés à l’humiliation et à la persécution perpétuelles. Le 25 août 2017, les hommes de l’ARSA passent à l’action et prennent d’assaut une vingtaine de postes de police. 12 membres des forces de l’ordre sont alors tués. Les représailles vont être la situation actuelle telle que nous la connaissons : plus de 200 villages brûlés par l’armée birmane, et plus de 600000 Rohingyas contraints à l’exil, au Bangladesh. 600000 hommes, femmes et enfants répartis sur quelques kilomètres carré, relégués dans d’immenses camps de fortune. Car c’est la simple et triste réalité : rien ni personne ne les attend de l’autre côté de la frontière.

Contraints à l’exode, les survivants Rohingyas fuient leurs villages incendiés pour rejoindre le Bangladesh, où rien ni personne ne les attend.

Vous êtes alors en passe de vous demander : qui donne les ordres ? Et surtout de façon plus gênante (mais non moins légitime) : que fait la communauté internationale ? Pas grand-chose justement, ce qui n’est pas sans remettre en cause (encore une fois) la crédibilité de l’ONU ainsi que la réalité du poids de l’institution sur la scène politique internationale. Bien que ses membres aient employé des termes forts pour qualifier la situation en Birmanie, tels que « nettoyage ethnique » et « crimes contre l’humanité », il ne s’agit là que de mots, et le gouvernement birman a balayé toutes les demandes de cessez-le-feu. L’Human Right Watch estime que plusieurs milliers de personnes ont été tuées depuis le 25 août 2017. L’Organisation non gouvernementale internationale compare la situation actuelle aux génocides perpétrés au Rwanda en 1992 et en Bosnie en 1995. Elle affirme qu’une hiérarchie doit être poursuivie par les tribunaux internationaux.
Car ces raids punitifs restent à ce jour impuni. Concernant les exécutants, il s’agit bien évidemment de l’armée birmane. Mais il s’agit également de miliciens bouddhistes et de citoyens birmans, ce qui est plus problématique. En effet, les actes sont encouragés par les moines bouddhistes, qui nient l’existence de ce nettoyage ethnique et minimisent l’ampleur de l’exode des Rohingyas (qui appellent par ailleurs « les Bengalis »). Rappelons tout de même que les moines bouddhistes se présentent en tant qu’hommes de paix. La jeunesse bouddhiste évolue dans l’idée que les Rohingyas sont des terroristes, tout comme les citoyens birmans, car ils sont tous deux embrigadés, influencés par les journaux locaux qui sont (étonnamment) aux mains de l’armée birmane. Et bien entendu, comme dans toute dictature dissimulée, toutes les demandes des médias étrangers de pénétrer dans l’état d’Arakan ont été rejetées.
Concernant les maîtres d’œuvre, on peut citer Ashin Wirathu, moine bouddhiste leader du mouvement 969, mouvement politique bouddhiste nationaliste et islamophobe. Le général Min Aung Hlaing, chef de l’armée birmane, dit cibler un groupe armé nommé « Aqa Lul Mujahidin » pour justifier une nouvelle vague de violences perpétrée contre les Rohingyas le 12 octobre dernier. On aurait bien évidemment du mal à ne pas citer la conseillère spéciale de l’Etat et porte-parole de la présidence de la république de l’Union de Myanmar, Aung San Suu Kyi. Sa passivité ainsi que ses prises de paroles déconcertantes, vivement critiquées par les médias internationaux, ont en effet de quoi semer le doute. Elle, qui rejetait toute accusation de nettoyage ethnique et promettait une enquête en septembre dernier, soutient désormais la ligne dure du pouvoir et de l’armée, et accuse les Rohingyas de terrorisme, d’utiliser les enfants soldats et de mettre le feu aux villages. Peut alors se poser la question de son réel poids politique au gouvernement, ainsi que de sa liberté de parole. Rappelons également qu’elle est la lauréate du prix Nobel de la paix de 1991.

Venons-en au fait. Venons-en à ce qui te concerne, toi, petit étudiant douillé probablement en train de manger un bol de pâtes réchauffé au micro-onde, tombé par hasard sur ce bout de papier assommant durant un de tes mythiques arpentages chronophages sur les réseaux sociaux.
Tu peux faire un don, aussi infime soit-il et autant que ton petit budget étudiant te le permet, tu peux organiser une collecte et tu peux signer des pétitions (les liens des sites en question sont disponibles au bas de l’article). Tu peux aussi faire tourner l’information sur Facebook ; peut-être que cela éveillera éventuellement la conscience de tes « amis ». Et si tu n’es toujours pas convaincu de l’urgence de la situation, tu peux aussi toujours visionner le reportage du 12 octobre d’Envoyé spécial.

Une petite Rohingya et son petit frère dans leur village natal encore épargné par les forces de l’armée birmane ; mais pour combien de temps encore ?

Avec l’indignation de la communauté musulmane concernant le désintérêt que porte, selon elle, les médias ainsi que la communauté internationale sur les victimes de ce nettoyage ethnique, une question presqu’aux racines-mêmes du débat sur l’information se pose : existe-t-il une hiérarchisation dans la diffusion des informations auprès du grand public ? Prenons le cas actuel de la polémique du producteur Albert Weinstein (et du harcèlement sexuel plus largement) qui monopolise l’espace médiatique. Elle est bien évidemment justifiée et ses actes injustifiables, certes, mais ne devrait-on pas évoquer des sujets plus « urgents » comme celui des crimes contre l’humanité qui sont perpétrés quotidiennement en Birmanie par exemple ? Peut-être qu’une indignation de l’opinion publique réveillerait les institutions politiques internationales, et de ce fait ferait bouger les choses à l’échelle nationale en Birmanie. Rappelons qu’il reste encore 200000 Rohingyas dans l’état d’Arakan qui vivent dans la terreur quotidienne de voir arriver les hélicoptères et les hommes de l’armée birmane. A.B. 

 

Liens :                                                                                                   

Reportage d’Envoyé spécial « Rohyngias : les damnés de Birmanie » sur France 2 : http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/envoye-special/envoye-special-du-jeudi-12-octobre-2017_2404940.html

Solidarités internationales (ONG Internationale humanitaire) :Agir :

https://www.solidarites.org/fr/missions/myanmar/

Collectif HAMEB (Association venant en aide aux minorités ethniques persécutées en Birmanie, Malaise, Indonésie et Thaïlande)

http://www.collectif-hameb.fr

UNICEF :

https://www.unicef.fr/article/l-unicef-vient-en-aide-des-enfants-rohingyas-victimes-de-la-violence-dans-l-etat-birman-d?gclid=Cj0KCQjwvabPBRD5ARIsAIwFXBlgBttKS4EoSYZ2zQTTFwpUIfjZC5Eg7iA5aXgw1qY1IinpwHmxXD4aAn8BEALw_wcB

Médecins sans frontières :

https://soutenir.msf.fr/b/mon-don?cid=36&reserved_field=W**U30002&esv_source=Google&esv_medium=SEA_Search&esv_campaign=W**U30002&reserved_tracking_iraiser=adwords&esv_term=aider%20les%20rohingyas&gclid=Cj0KCQjwvabPBRD5ARIsAIwFXBnoOwyGpe_6wuzapreRrpz3Uab8ep0mDHNPOhjY836jnKB8yWfsj18aAmtMEALw_wcB

BarakaCity (ONG internationale islamique humanitaire) :

https://barakacity.com/don/birmanie/

UNHCR (Agence des Nations Unies pour les réfugiés) :
https://donate.unhcr.org/fr-fr/rohingya?gclid=Cj0KCQjwvabPBRD5ARIsAIwFXBlOGaTi1xTLpu4Dzc5NpMuQ21D7hyZi3ioaNYGKBRcm38SIKKtZXwkaAv9FEALw_wcB&gclsrc=aw.ds

 

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