Irlande(s) : Exit or not Exit ?

L’île d’émeraude. Cette périphrase, utilisée pour parler de l’Irlande, fait évidemment référence à sa formidable verdure. Pourtant, nous pouvons aussi voir dans cette expression une manière de mettre en avant la richesse, tant culturelle qu’historique, de cet îlot du nord-ouest de l’Europe. Théâtre de multiples invasions mais aussi de nombreuses guerres, partagée entre catholicisme et protestantisme, divisée entre républicains et unionistes, l’Irlande doit désormais affronter un nouvel écueil : celui de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne.

Mise en contexte : l’Irlande au cœur du Brexit

23 juin 2016. Contre toute attente, l’ensemble des Britanniques votent à 51,9 % pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. C’est un séisme dont l’onde de choc retentit sur tout le Vieux Continent. L’économie et la géopolitique sont bouleversées. L’Irlande du Nord n’a d’autre choix que de subir cette soudaine sortie d’une Europe qu’elle affecte, comme l’attestent les 55,9 % d’habitants de l’Ulster qui ont voté défavorablement au Brexit. Ce différend laisse déjà entrevoir la complexité de la situation. Ajoutons les millions d’euros de marchandises qui circulent entre l’Irlande du Nord, la République d’Irlande, la Grande Bretagne et l’Union Européenne, et vous comprendrez qu’une sortie mal gérée entrainerait une récession sans précédent.

Il semble tout d’abord nécessaire d’éclaircir la situation de chacun des territoires du Nord-Ouest de l’Europe. En 2016 (et encore aujourd’hui), le Royaume-Uni est composé de 4 nations constitutives : l’Angleterre, l’Ecosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord, toutes dirigées par une seule et même monarchie constitutionnelle. On peut donc le définir comme une union de nations. La République d’Irlande, quant à elle, est un Etat à part entière et totalement indépendant. Quand on dit que le Royaume-Uni quitte l’Union Européenne, cela signifie donc que toute l’île de la Grande Bretagne et la partie Nord de l’Irlande quitte l’Europe. Le sud de l’île d’émeraude n’est quant à lui pas concerné directement par le Brexit.

Le Brexit, ou comment remuer le couteau dans une plaie encore fraiche ?

Pour pouvoir saisir les enjeux économiques, éthiques et culturels de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne, il faut déjà comprendre l’histoire que cette île entretient avec la Couronne britannique. Une histoire longue et douloureuse.

L’île d’émeraude, et plus particulièrement la République d’Irlande, n’a pas toujours été indépendante. L’Acte d’Union, en 1801, unit la Grande Bretagne, dans laquelle on retrouve une majorité de protestants (oui oui, l’appartenance religieuse à son importance), et le Royaume d’Irlande, où le nombre de catholiques est prépondérant. Une décision attendue depuis quelques années déjà, mais qui laisse la porte ouverte à un sentiment antibritannique.

S’en suit plus d’un siècle de montée des tensions, aboutissant presque fatalement à une terrible guerre d’indépendance : de 1919 à 1922, l’Armée Républicaine d’Irlande (celle des indépendantistes) affronte la Police Royale Irlandaise (établi par la Couronne afin de maintenir le calme). Le traité de Londres en 1921 va finalement donner naissance à l’Etat Libre d’Irlande, un Etat indépendant et autonome. Toutefois, 6 comtés de la région d’Ulster décident de rester au sein du Royaume-Uni avec leur propre Parlement : l’Irlande du Nord voit le jour.

À la fin des années 1960, l’espoir de stabilité et de paix semble s’estomper en même temps que l’Irlande du Nord commence à se diviser entre unionistes (qui veulent un lien étroit avec le Royaume-Uni) et républicains (qui souhaitent une unification complète de l’île, et tout cela sans influence britannique). C’est le début de trente années de guerre civile, marquées par des intérêts politiques et religieux. Trois décennies dans lesquelles la jeune nation nord-irlandaise slalom entre actes terroristes et terribles répressions.

Une frontière physique est établie entre les parties Nord et Sud de l’île. De son côté, la situation de l’Etat Libre d’Irlande, devenu République d’Irlande, n’est pas plus radieuse : le traité de Londres de 1921 est toujours au centre des débats.

Finalement, le 10 avril 1998 sonne le glas de ces trente années tumultueuses, aussi bien pour l’Irlande du Nord que pour la République d’Irlande. L’accord du Vendredi Saint, entre le Premier ministre britannique et son homologue irlandais, met un terme à 30 ans de guerres qui ont vu la mort de 3500 personnes. La situation commence enfin à s’éclaircir, et c’est en grande partie grâce à l’appartenance commune des deux Etats à l’Union Européenne depuis 1973. L’accord du « Good Sunday » prévoit le désarmement de l’IRA, l’abolition de la revendication territoriale de la République d’Irlande sur l’Irlande du Nord, la reconnaissance du droit pour chacun en Irlande du Nord de se sentir Britannique, Irlandais ou les deux. L’Ulster peut désormais s’auto-administrer, avec un gouvernement dirigé par un Premier ministre et une Assemblée, composée à la fois d’unionistes et de républicains.

Il semble primordial de comprendre le poids qu’a eu cet accord dans les destins des jeunes Etats irlandais, puisque c’est aujourd’hui la pierre angulaire, le pilier d’une paix encore fragile.

Un casse-tête insoluble

Un funambule ivre sur son fil. Voilà comment nous pourrions illustrer le degré d’équilibre de la paix en Irlande du Nord. Autant dire qu’en 2018, les discussions entre Britanniques et Européens à propos du Brexit semblent être face à une impasse. D’autant plus que deux ans auparavant, le 25 juillet 2016, l’ancienne Première ministre, Theresa May, laisse planer la menace d’un retour d’une frontière physique entre les deux Irlande, une frontière qui était alors invisible depuis 1998. Dans son discours à Belfast, elle explique que « personne ne souhaite le retour des frontières du passé », mais que le Brexit rendrait la circulation entre les deux Irlande « intenable ». Cette décision remettrait alors tout en question, puisqu’elle compromettrait les accords du Vendredi Saint, mettrait en péril l’emploi de 30 000 personnes qui franchissent chaque jour la frontière, mais également toute une économie puisque les échanges commerciaux entre les deux parties de l’île s’élèvent à 39 millions d’euros par an. Plus grave encore, cela serait un catastrophique retour en arrière pour la paix en Europe.

En 2018, cette option semble donc être écartée. Mais alors comment faire ? Puisqu’en effet, sans frontières, les Européens veulent s’assurer que le Royaume-Uni n’ait pas un accès « à la carte », via l’Irlande du Nord, au marché unique européen. Et en plus sans obligations douanières. D’après eux, la solution est celle du « Backstop », ou « filet de sécurité ». Les règles de l’Union Européenne seraient donc effectives seulement sur l’Irlande du Nord. Autrement dit, nous assisterions à un déplacement de la frontière entre le R-U et l’UE dans la mer d’Irlande. Une situation absolument inenvisageable aussi bien pour les unionistes nord-irlandais que pour le R-U qui perdrait de sa souveraineté sur l’Irlande du Nord.

Troisième cas de figure proposé par Theresa May : un arrangement douanier provisoire, dans lequel l’ensemble du Royaume-Uni aurait toujours accès au marché unique européen. Finalement, rien ne changerait par rapport aux anciens accords commerciaux. Une proposition qui fit jaser les plus fervents partisans du Brexit, qui estiment qu’une telle décision empêcherait de tourner la page de l’UE.  Selon le député britannique Jacob Rees-Mogg : « provisoire signifie en réalité éternel ».

Et aujourd’hui ?

Nous sommes désormais en novembre 2020. En deux ans, de nombreuses choses ont changé. Entre la démission surprise (ou non) de Theresa May, et l’élection de Boris Johnson, nouveau Premier ministre, le paysage politique britannique n’a cessé d’évoluer, et de complexifier encore plus la situation qui n’était pas des plus faciles. Des idéologies qui s’opposent, des intérêts qui s’affrontent : ce couac nord-irlandais semble mener les discussions vers une impasse.

Pourtant, un accord de sortie est miraculeusement trouvé le 1er février 2020. Le choix qui est fait est celui du compromis, dans lequel l’Irlande du Nord appliquerait provisoirement la réglementation européenne. Les marchandises produites dans l’Ulster continueraient alors de rentrer sans contrôle dans l’Union européenne, tandis que les marchandises importées en Irlande du Nord depuis le Royaume-Uni (et ayant vocation à être vendues sur le marché européen) seraient contrôlées au point d’entrée d’Ulster, et non à la frontière avec la République d’Irlande.

Mais n’oublions pas que cette issue n’est que provisoire. 4 ans après le 31 décembre 2020, qui équivaut à la fin de la période de transition du Brexit, l’Irlande du Nord pourra décider d’abandonner, ou de reconduire les règles européennes. Si elles sont finalement délaissées, ces règles seront maintenues encore deux ans de plus afin de trouver une solution alternative. Et dans ce cas, cette partie d’échecs interminable reprendrait, puisque le rétablissement de la frontière entre les deux Irlande ne serait pas exclu. Et toutes les conséquences dramatiques déjà évoquées, non plus.

L’île d’Irlande a la particularité d’être un des seuls pays au monde à ne pas avoir de serpents sur son territoire. Pourtant, toute cette affaire semble bel et bien être comparable au reptile rampant qui se mord la queue.

Corentin Madères

Crédits photos : www.touteleurope.eu / geoconfluences.ens-lyon.fr / radio-canada

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