Depuis des années, les gaz lacrymogènes sont utilisés partout dans le monde par les forces de l’ordre. Ils sont considérés comme un moyen sûr et efficace de disperser les participants à des manifestations. En ce mois d’octobre marqué par des rassemblements en France, en Belgique ou au Chili, la question de l’usage de cette arme revient au cœur des discussions.
Les premières utilisations de gaz à des fins militaires remontent à la Première Guerre mondiale. Toutefois, à l’époque, il ne s’agit pas encore des gaz lacrymogènes que l’on connaît aujourd’hui, mais de substances irritantes. Elles étaient utilisées afin de faire pleurer et tousser l’ennemi et pour le pousser à sortir de son abri et . Cet emploi s’est ensuite popularisé lors de la guerre du Vietnam, en particulier entre 1965 et 1975. En Allemagne, ces gaz ont permis de disperser les manifestants s’opposant à la construction du mur de Berlin au début des années 60. Ils ont aussi été utilisés en Irlande du Nord lors du Bloody Sunday en 1972.
Leurs formes ont, elles aussi, évolué et se sont déclinées en plusieurs types, chacune comportant ses propres règles d’utilisation selon le droit interne de chaque État. On compte aujourd’hui des grenades pouvant être lancées à la main ou à l’aide d’un lanceur ainsi que des sprays. Ils peuvent aussi prendre la forme de gel, se fixant ainsi à la personne visée.
En France, le composant le plus utilisé serait le 2-chlorobenzylidène malonitrile, plus communément appelé gaz CS. Toutefois, les entreprises fabriquant ces armes n’ont à ce jour aucune obligation, ainsi la liste exacte des composants reste inconnue et varie d’un produit à un autre ou entre différentes entreprises.
Interdite en temps de guerre
Il faut attendre 1993 pour qu’un traité international vienne encadrer leur utilisation. En effet, la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, signée par 193 États, prohibe la mise au point, la fabrication, le stockage et l’usage d’armes chimiques comme « moyens de guerre ». Cette dénomination renvoie alors à toutes les armes utilisant des substances chimiques ou toxiques conçues pour blesser ou tuer des êtres vivants. Les gaz lacrymogènes appartiennent à la catégorie des incapacitants, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas vocation à tuer mais à neutraliser temporairement les individus.
Bien que le recours aux gaz soit interdit en cas de conflit armé, ce traité autorise néanmoins son usage lorsqu’il a pour but de maintenir l’ordre. L’article II, paragraphe 9, de la Convention énumère les « fins non interdites ». Parmi celles-ci, le point d) fait référence à son emploi à « Des fins de maintien de l’ordre public, y compris de lutte anti-émeute sur le plan intérieur. ». Cette position est justifiée par les autorités qui affirment que leur utilisation a une vocation défensive et n’a donc rien à voir avec l’usage qui en est fait en situation de conflit.
Cependant, les associations et ONG dénoncent un recours qu’elles jugent démesuré à cette arme, dans des circonstances qui ne respecteraient parfois pas les règles d’usage imposées. Amnesty International rapporte par exemple des utilisations en grandes quantités, dans des zones où les manifestants se retrouvent bloqués et parfois contre des individus pacifistes. Or, bien qu’autorisé, leur emploi est encadré par la loi. Les personnes dans la zone doivent pouvoir évacuer la zone puisque l’arme doit être utilisée avec pour but de disperser une foule. Leur utilisation est d’ailleurs prohibée contre les personnes vulnérables comme les femmes enceintes, les personnes âgées ou les enfants, ainsi qu’à proximité d’écoles ou d’hôpitaux.
Par ailleurs, le recours aux gaz ces dernières années aurait fortement augmenté. En 2018, lors du mouvement des Gilets jaunes, plus de 5 000 grenades lacrymogènes avaient été utilisées en une seule journée selon les chiffres publiés par l’IGPN, la police des polices.
« Je faisais que tousser ».
Dans un contexte où le recours aux gaz est en hausse, leurs risques pour la santé sont pointés du doigt. Lorsqu’une personne est exposée à ce gaz, les premières zones touchées sont les muqueuses, comme le nez, les yeux, la bouche. Les poumons et la peau peuvent aussi être affectés. Les effets les plus courants sont des pleurs, de la toux et des sensations de brûlure et de suffocation. Ils se dissipent généralement au bout de 10 à 20 minutes. Néanmoins, il arrive que l’exposition à ces gaz ait d’autres impacts comme des vomissements, des réactions allergiques, une augmentation du rythme cardiaque ou encore le déclenchement d’une crise d’asthme.
Pour en savoir plus, nous avons interrogé des personnes ayant été exposées à ces substances. « […] en avançant on s’est fait nasser puis une fois bloqués, gazés et là c’était vraiment très dur. Les yeux piquent, les voies respiratoires sont comme bouchées, la peau brûle. J’avais un bandana pour me couvrir le visage mais c’était pas suffisant. Comme effets particuliers j’ai remarqué que je tachycardais jusqu’en allant me coucher. » raconte une étudiante présente récemment en manifestation à Toulouse. Une autre nous confie « ça m’est arrivé une deuxième fois, il y a pas longtemps devant une boîte […] pour un mec un peu virulent et tout, et là c’est yeux qui gonflent, impossible d’ouvrir les yeux, gorge qui pique, je faisais que tousser, le nez qui brûle à mort et sur le long terme, énorme mal de crâne pendant 2h ».
Le niveau de toxicité des gaz varierait selon la quantité utilisée, l’environnement et leur composition mais ils pourraient entraîner de graves risques pour la santé. Bien que le nombre d’études sur le sujet reste encore limité, de nombreuses femmes témoignent des effets sur leur santé sexuelle et reproductive après avoir participé à des manifestations. Elles racontent avoir subi des perturbations menstruelles dont un dérèglement de leur cycle, de vives douleurs ou des règles anormalement abondantes. Ces gaz auraient également un impact sur les femmes enceintes. En 2012, au Bahreïn, au Moyen-Orient, lors d’émeutes, la population a été exposée aux gaz pendant plusieurs heures voire semaines. Bien qu’il soit impossible d’affirmer avec certitude une relation de cause à effet, un nombre élevé de fausses couches a été recensé durant les semaines qui ont suivi.
Selon Alexander Samuel, docteur en biologie, ces conséquences s’expliqueraient par les composants. Il affirme que le gaz CS contient du malononitrile, un composé qui se métaboliserait en cyanure une fois dans le corps, une substance hautement toxique et mortelle pour l’être humain. S’il est inhalé ou ingéré même en faible quantité, il bloque la chaîne respiratoire. Dans certains cas, la molécule touche également les yeux, le cerveau, le foie et les reins.
Finalement, présentée comme un bon moyen de disperser les foules, cette utilisation interroge à de nombreux niveaux. Si leurs effets immédiats sont connus, certaines conséquences à long terme restent encore peu étudiées. Malgré cela, des collectifs et des ONG continuent d’alerter sur les risques potentiels de ces gaz. Toutefois, en attendant que les politiques prennent davantage de mesures, ce sont les manifestants mais aussi les forces de l’ordre qui continuent d’en subir les conséquences.
Tahiata Gladwin
@@ Mermoz Lionel sur Pexels
Étudiante en licence de langue étrangères appliquées anglais espagnol, j’adore apprendre sur le monde qui m’entoure ! Je suis passionnée d’écriture depuis toute petite et j’aime parler de cinéma, de musique ou encore de géopolitique. Ce sont des thèmes que je traiterai dans mes articles !