Film Notre Salut : Exposer le caractère insidieux de la collaboration

Film Notre Salut : Exposer le caractère insidieux de la collaboration

Sorti en salles aujourd’hui (mercredi 30 septembre), Notre Salut traite d’un sujet longtemps resté tabou au cinéma. Contrairement à beaucoup de films sur la Seconde Guerre Mondiale, celui d’Emmanuel Marre ne prête pas sa voix aux héros de la Résistance, mais à un pétainiste travaillant pour le régime de Vichy. Il s’agit d’Henri Marre, arrière-grand-père du réalisateur et porté à l’écran par Swann Arlaud.

Présenté en compétition lors du Festival de Cannes 2026, Notre Salut s’est vu attribuer le prix du meilleur scénario. Un choix qui a surpris le réalisateur lui-même et qui peut prêter à sourire quand on sait que le film ne dispose pas d’un scénario précis et que la plupart des dialogues entre les personnages relèvent de l’improvisation. Le récit se construit alors autour des correspondances entre Henri Marre et son épouse Paulette (interprétée par Sandrine Blancke).

Collaborer par intérêt ?

Ayant à l’époque obtenu un poste au ministère du travail, Henri Marre exerce au sein du CLC (Commissariat à la lutte contre le chômage) dont la mission est de recenser et d’encadrer la main-d’œuvre française et étrangère. Main-d’œuvre parfois mise à disposition des Allemands dans le cadre du STO (Service du travail obligatoire). Henri Marre est également l’auteur d’un traité politique intitulé Notre Salut dans lequel il prône le concept de “management” qui consiste à optimiser et à autonomiser le travail afin de répondre, sans contrainte, à un objectif global. En somme, le personnage principal du film a l’air de placer la carrière avant l’éthique par opportunisme. Néanmoins, il est difficile de déterminer avec précision les raisons qui le motivent. 

Dans un entretien pour les Cahiers du cinéma, Emmanuel Marre déclare : “Le film s’interroge sur comment on participe à ces crimes sans haine, sans volonté de mal faire.” En effet, le personnage d’Henri Marre n’est pas foncièrement mauvais et il serait trop simple de le qualifier seulement comme quelqu’un qui a collaboré. Ce qui est vrai, c’est que ses propres choix l’ont amené, petit à petit, à contribuer au fonctionnement d’un régime totalitaire.

Vivre la scène pour comprendre

Lorsque l’on voit Notre Salut, on se retrouve face à cette mise en scène presque provocante. 

L’interprétation de Swann Arlaud est glaçante par sa retenue. Les paroles sont d’une violence détachée et insensible. Henri Marre est un personnage ambitieux, mais confronté à la frustration et souvent tourné en ridicule. Cela ajoute une touche de légèreté dans une situation qui ne l’est pas du tout, sans parler de l’utilisation volontairement anachronique de chansons des années 70 et 80 (Live is Life, Sounds Like a Melody et Popcorn). Ce contraste entre la “simplicité” des scènes et le poids des sujets abordés instaure un malaise entretenu par les choix artistiques : l’image est brute par son éclairage froid et son grain ancien, les scènes s’enchaînent sans transition. De plus, la caméra portée à l’épaule et les plans-séquences donnent l’impression de regarder un documentaire. Tout cela contribue à une forte immersion, quasiment intrusive, aux côtés du personnage qui ne peut échapper à notre regard. On l’observe osciller entre confiance et fragilité. 

L’importance accordée au réel est également bénéfique pour les comédiens. L’improvisation leur permet de se mettre pleinement à la place des personnages qu’ils jouent, comme l’explique Swann Arlaud dans une interview pour mk2 : “On avance en ne sachant jamais vraiment où on va, mais de la même manière que ces gens ne connaissaient pas la fin de l’histoire.”

“Plus jamais ça”

En mai dernier, le Festival de Cannes a été marqué par des tensions dans le milieu du cinéma français : tribune “Anti-Bolloré” et menace de boycott à l’encontre des signataires. Une partie de l’équipe de Notre Salut a décidé de prendre parti en signant la tribune. C’est donc dans ce contexte particulier que le film a été présenté. En fin de projection, Emmanuel Marre a utilisé son temps de parole pour ne dire qu’une seule chose à propos des événements retracés dans son œuvre : “Plus jamais ça.”

Marie Fournier

© Gabriel Hutchinson / WikiPortraits, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

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