Le 12 mars 2026, l’ONG Reporters sans frontières a ouvert une nouvelle pièce dédiée aux États-Unis dans la Uncensored Library. La bibliothèque virtuelle a été ouverte dans le jeu Minecraft en 2020. Elle a pour but de lutter pour la liberté de la presse en diffusant des contenus censurés.
Sur une île virtuelle au milieu d’un océan cubique, il existe dans le jeu Minecraft un bâtiment fait de pas moins de 12,5 millions de blocs. Dans son style néoclassique, avec ses colonnes et sa coupole de verre, on se croirait face à une imposante bibliothèque d’une université ancestrale. Et ce n’est pas si loin de la réalité. La Uncensored Library est un bâtiment dans le jeu Minecraft qui sert de bibliothèque contre la censure. Le projet est porté par Reporters sans frontières (RSF), une ONG internationale de défense de la liberté de la presse. Née en 2020, la bibliothèque virtuelle regorge de “livres” qui contiennent chacun des contenus censurés dans au moins un pays du monde. Les joueurs peuvent, par exemple, accéder à des articles de Jamal Khashoggi, journaliste saoudien tué en 2018, y compris depuis l’Arabie Saoudite.
D’après Maren Pfalzgraf, attachée de presse à Reporters sans frontières, le but de la Uncensored Library est de ”vaincre la censure”, et de montrer aux jeunes, public principal de Minecraft, à quel point il est “important de protéger la liberté de la presse”. Dans les pays où la liberté de la presse en ligne est restreinte, les jeu vidéo, comme Minecraft, sont accessibles. Les gouvernements ne peuvent pas bloquer l’accès à cette bibliothèque virtuelle sans bloquer l’accès à l’entièreté du jeu Minecraft. Il est aussi possible pour les joueurs de télécharger la carte de la bibliothèque et de l’avoir directement sur leur ordinateur, ce qui rend la censure du projet encore plus difficile, voire “pratiquement impossible” selon Maren Pfalzgraf.
États-Unis : nouveau pays de la censure ?
Les contenus sont répartis par pays dans différentes pièces de la bibliothèque. Il y a au total 10 pièces dédiées chacune à un pays : Iran, Russie, Vietnam, Arabie Saoudite, Mexique, Égypte, Brésil, Érythrée, Biélorussie et États-Unis.
La pièce dédiée aux États-Unis contient une reproduction de la statue de la Liberté qui pleure, des pages web supprimées par le gouvernement américain, et une caricature réalisée par Ann Telnaes. La caricature montre Jeff Bezos et d’autres milliardaires s’agenouillant devant une statue de Donald Trump. Elle devait initialement être publiée dans le Washington Post, pour qui Ann Telnaes travaillait, mais ne l’a finalement pas été. D’après la dessinatrice, le journal ne souhaitait pas critiquer son propriétaire, Jeff Bezos.
Le cas de cette caricature n’est qu’un exemple d’attaques contre la liberté de la presse. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, plusieurs journalistes, critiques de sa politique, ont été arrêtés, voire déportés. C’est le cas notamment de Georgia Fort, arrêtée après avoir couvert une manifestation anti-ICE en janvier 2026. L’administration Trump a aussi réduit l’accès à la maison blanche pour les journalistes, ce qui complique la prise de contact avec des hauts fonctionnaires de la Maison-Blanche. En septembre 2025, le Pentagone (ministère de la Défense américain), a souhaité imposer des règles strictes quant à la couverture des événements militaires. Le secrétaire de la Défense, Pete Hegseth, souhaitait forcer les médias à obtenir une autorisation pour publier leurs informations recueillies au ministère de la Défense.
Symbole d’une censure plus subtile
En créant cette pièce, RSF souhaitait “mettre en exergue les façons plus subtiles d’attaquer la liberté de la presse et de l’information, même dans des démocraties établies”. Ce choix d’inclure les États-Unis aux côtés de l’Érythrée, de la Russie ou encore de l’Iran pourrait sembler surprenant. Maren Pfalzgraf le justifie en expliquant que le but n’était pas de suggérer que la situation aux États-Unis est aussi critique que dans les autres pays représentés, mais simplement de montrer que les restrictions de la liberté de la presse peuvent prendre des formes plus subtiles que la censure directe. Les arrestations peuvent par exemple encourager l’autocensure en intimidant les journalistes. Maren Pfalzgraf compare cette pièce à un “musée” : plus que de rendre accessible du contenu, il s’agit de retracer les attaques à la liberté de la presse sur le sol américain.
D’après le classement de Reporters sans frontières, les États-Unis sont, en 2025, le 57ᵉ pays sur 180 en termes de liberté de la presse. Il existe donc 114 pays où la situation est a priori pire, et qui n’ont pas de pièce dédiée dans la bibliothèque virtuelle.
Madame Pfalzgraf explique que deux facteurs entrent en compte dans la création d’une nouvelle pièce : la communauté Minecraft dans ce pays et l’état de la liberté de la presse. Les États-Unis sont un des pays avec la plus grande communauté de joueurs Minecraft. La Uncensored library est un bâtiment créé par la société BlockWorks, sa taille n’est donc pas illimitée. RSF doit faire des choix : pour la création de la pièce des États-Unis, ils ont par exemple dû déplacer le contenu dédié au travail de l’ONG vers le jardin pour récupérer la pièce et la dédier aux États-Unis. Selon Maren Pfalzgraf, ce choix a aussi été motivé par la demande des utilisateurs, qui réclamaient l’ouverture d’une pièce pour les États-Unis.
Selon RSF, la bibliothèque a été visitée par plus d’un million de joueurs venant de plus de 165 pays différents. Elle est consultable par le serveur visit.uncensoredlibrary.com ou en téléchargeant la map via The Uncensored Library.
© : Reporters sans frontières
Enza Planacassagne