Précarité menstruelle : les femmes voient rouge

Serviettes, tampons, anti-douleurs, renouvellement de culottes et de draps ; tous ces produits font l’objet de dépenses mensuelles onéreuses. Pour bien des femmes, cette hygiène devient un confort inabordable devant le coût élevé que représentent les règles dans un budget. État des lieux sur un luxe qui ne devrait pas porter ce nom.

 

Chiffres alarmants

Selon l’association britannique Bloody Good Period (car aucun chiffre français n’existe), le coût des règles dans une vie s’élèverait à 4800 livres soit 5560 euros. En France, en moyenne, les règles durent de 13 ans à 51 ans, ce qui représente 15,5 millions de personnes. Sur ces millions de femmes, les plus touchées par le fléau de la précarité menstruelle sont :

  • les environ 1,4 million d’étudiantes,
  • les femmes sans domicile fixe (environ 30 700 en 2012)
  • les femmes en situation de pauvreté qui représentent 4,7 millions de personnes au seuil à 50% du niveau de vie médian
  • et les 2534 femmes détenues en 2019

Autre fait choquant, avant mai 2016 et la baisse de TVA à 5,5% sur les protections hygiéniques, ces dernières étaient considérées comme des produits de luxe, soumises à 20% de TVA. Les règles vont même jusqu’à empêcher des femmes d’étudier : environ 130 000 jeunes Françaises manquent l’école chaque année car elles n’ont pas les revenus suffisants pour s’acheter des protections hygiéniques.

 

SDF : féminin et singulier 

Axelle de Souza est une femme sans domicile fixe suite à un licenciement économique et des violences sexuelles dont elle a été victime. Elle lance en 2018 une pétition pour des protections périodiques gratuites pour les personnes précaires. Elle raconte : “j’essayais de trouver du Sopalin, du papier toilette. Certaines femmes utilisent des chaussettes, du papier journal. Moi, j’ai souvent fait le choix de ne pas manger pour en acheter.” Avec cette pétition, des milliers de personnes réclament un accès à des protections hygiéniques gratuites en particulier pour les femmes bénéficiant de la Couverture Maladie Universelle et de l’ACS (Aide au paiement d’une Complémentaire Santé). Les signataires sollicitent également la présence de protections périodiques gratuites dans toutes les toilettes publiques.

En quête de solutions 

Pour faire face à cette problématique, différentes organisations se sont mobilisées, à commencer par les facultés. En janvier 2019, sur une idée de Sandrine Rousseau, ancienne élue d’Europe Écologie Les Verts et professeure d’économie, 30 000 kits de protections menstruelles ont été remis gratuitement aux étudiantes sur les campus universitaires de Lille, Villeneuve d’Ascq et Roubaix. L’Université de Lille devient alors la première en France à organiser ce genre de distribution, mais pas la dernière. A Rennes, la page Facebook du BDE (ndlr : bureau des étudiants) annonce en ce début d’année : “durant la semaine de rentrée, pas moins de 10 000 kits de 18 serviettes ou tampons bio et sans plastique seront distribués gratuitement, de même que 1300 cups et serviettes réutilisables.” Une réussite à l’initiative des étudiantes.

 

 

Mais les universités ne sont pas les seules à se mobiliser. Dans le cadre d’une campagne allant du 1er mars au 31 avril 2019, la célèbre marque de protections hygiéniques Always s’est alliée à l’association Dons Solidaires pour apporter leur pierre à l’édifice du combat contre la précarité menstruelle. Ainsi pendant ces deux mois, pour chaque photo postée sur les réseaux sociaux avec le Hashtag #NonàLaPrécaritéMenstruelle, Always a reversé des serviettes hygiéniques à Dons Solidaires qui les a distribuées aux jeunes filles précaires. “Grâce au don exceptionnel de 4 millions de serviettes hygiéniques Always, nous allons pouvoir subvenir aux besoins de dizaines de milliers de jeunes filles en précarité ; cette aide matérielle est essentielle pour rompre l’isolement et restaurer l’estime de soi” déclare Dominique Besançon, déléguée générale de l’association Dons Solidaires.

 

L’État indisposé

Le 28 mai 2019 s’est tenue la Journée mondiale de l’hygiène menstruelle, à cette occasion Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, a confié une mission à Patricia Schillinger, sénatrice de La République en Marche du Haut-Rhin. Selon les mots de Marlène Schiappa, cette mission portait “sur l’expérimentation de la gratuité des protections hygiéniques” dans plusieurs “lieux collectifs”. Mais pour l’instant ces actions sont restées au stade de “l’expérimentation” et des milliers de femmes en situation de précarité attendent des solutions concrètes qu’elles réclament aux services publics.

Un pas avait déjà été fait par les pouvoirs publics en octobre 2018 quand les militantes de Règles élémentaires avaient été reçues au Sénat afin d’y proposer leurs idées pour un meilleur accès aux protections hygiéniques. Un mois après cette intervention, Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, avait déclaré face au Sénat : “je m’engage à trouver un vecteur pour que nous améliorions la disponibilité, la gratuité des protections hygiéniques, que nous trouvions ce vecteur d’ici la loi de finances de l’année prochaine ou le PLFSS [projet de loi de financement de la Sécurité Sociale]”. Hélas, au final, un problème de taille se pose. Parmi toutes les mesures exposées et adoptées lors de la première lecture du projet de budget 2020 de la Sécurité Sociale, le 29 octobre 2019 à l’Assemblée nationale, aucune n’apporte de solution à la précarité menstruelle : une différence conséquente entre les paroles et les actes des représentants de l’État français.

 

#Çavasaigner

Devant l’inaction des pouvoirs publics et le tabou qui entoure les règles, le collectif “Ça va saigner” a organisé une journée des plus novatrices . Les femmes expliquent sur leur compte Instagram : “tu en as assez d’avoir l’origine du monde entre les jambes mais de payer aussi cher ? Pour lutter contre la précarité menstruelle, pendant une journée, on tâche la France.” Cette journée, sous l’emblème du #Çavasaigner, s’est déroulée le 15 juin dernier. Le mouvement a appelé les personnes menstruées ou non, les femmes, les hommes et les personnes trans à poster des photos sur les réseaux sociaux avec des habits tachés de (faux ou vrai) sang. Avec des slogans tels que “Les règles concernent tout le monde” ou “Que notre sang coule contre la précarité menstruelle”, le mouvement a réussi son défi puisque des milliers de personnes y ont participé sur les réseaux sociaux.

Mais cette initiative ne s’est pas limitée au monde virtuel. En effet des rassemblements ont été organisés le même jour pour défiler dans les rues de Paris et Lyon. Dans la ville des lumières, les manifestantes ont arboré fièrement des pantalons tachés puis ont été invitées à rejoindre la Gay Pride (Marche des fiertés LGBT+). Une manifestation dans la bonne humeur mais qui ne diminue pas le ras-le-bol de la précarité menstruelle.
Selma Anton, étudiante à l’initiative de ce mouvement développe : “je pense qu’on arrive à un stade où il faut faire du bruit pour faire avancer les choses. Ce n’est pas avec des pancartes roses et des paillettes qu’on va y arriver. Ça ne veut pas dire pour autant qu’on est extrêmes.” La jeune femme de 19 ans exprime clairement son souhait de combattre les clichés et la précarité menstruelle sans pourtant vouloir être catégorisée de féministe extrémiste. Pour elle le problème réside dans la vitesse du changement : “j’attends un déclic, qu’on comprenne que la précarité menstruelle, c’est un vrai problème, que ce n’est pas pour de faux. Même si il y a déjà des petites avancées en France, il faut que ça aille plus vite.”

 

Lilia Fernandez

Crédits photos : LCI/ RelaxNews/ Instagram “ça va saigner”

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