Lorsqu’on évoque le vodou haïtien, on s’attend la plupart du temps à deux grandes réactions : un méprisant rejet ou une fascination obscure. Ainsi, dans une conscience occidentalisée, on verra tout d’abord de funèbres poupées qu’on a piquées d’épingles et des cérémonies quasiment satanistes. Cette vision réductrice et erronée a longtemps rabaissé ces pratiques religieuses, en dépit de leur valeur culturelle et de leur importance cultuelle. Cet article a donc pour ambition de présenter la place du vodou dans l’histoire haïtienne, ainsi que les principaux esprits qu’il fait intervenir.
Le vodou haïtien est un culte animiste des Caraïbes, un culte tourné vers les esprits. Il se présente sous la forme d’un mélange entre des pratiques religieuses et spirituelles issues de peuples divers. En effet, il se base sur des rites d’Afrique de l’Ouest (principalement ceux des Fons et des Ewes), sur des vestiges de la culture taïno (tribu qui occupait l’île d’Hispaniola avant l’arrivée des Européens) et sur le Catholicisme. Ses racines sont à chercher au XVIe siècle, alors qu’Hispaniola est encore une colonie espagnole. Dès cette époque, on déporte des Noirs d’Afrique pour les utiliser comme main d’œuvre. Un siècle plus tard, l’ouest de l’île est rebaptisé Saint-Domingue par les Français, qui en prennent le contrôle. Ces derniers y prospèrent en maintenant la pratique de l’esclavage. Privés de libertés et considérés juridiquement comme des objets, les Noirs sont contraints à travailler pour la production française de cuir, de tabac et de sucre de canne. C’est dans ce contexte que le vodou se développe, afin de lutter contre la déshumanisation des Africains esclavisés et à l’évangélisation forcée par l’Église. Le vodou permet alors de créer un sentiment de communauté chez des femmes et des hommes qu’on a arrachés à des terres différentes, à des cultures diverses.
Histoire du vodou haïtien : un trait d’union vers l’indépendance
Le 14 août 1791 a lieu une grande cérémonie, dans le lieu dit « Bois-Caïman ». Cet événement lié au vodou est considéré comme l’acte fondateur de la Révolution haïtienne. Environ deux cents Africains esclavisés se réunissent et font le serment de mettre fin à leur asservissement, en appelant à l’insurrection. Cette promesse est scellée par le sacrifice d’un cochon noir, dont les participants boivent le sang pour être invulnérables. Une semaine après, toutes les plantations et infrastructures de production coloniale sont incendiées. S’ensuivent plus de douze ans de lutte jusqu’au 1er janvier 1804, date à laquelle les révolutionnaires proclament leur indépendance. Ainsi Saint-Domingue devient la « République d’Haïti », première république noire et libre du monde. Lorsque la France prend conscience qu’elle n’aura plus jamais de contrôle sur ce territoire, elle va tout mettre en place pour empêcher Haïti d’afficher au monde son émancipation. Dans un premier temps, cela passe par l’imposition d’une dette à la jeune république, qui est d’un montant de 150 millions de francs-or. Haïti est contrainte d’emprunter à des banques parisiennes pour pouvoir la payer. L’impact est catastrophique et durable sur son économie. Si la dette est payée en 1888, Haïti ne termine de rembourser son emprunt qu’en 1947.
Dans un second temps, la France s’attelle à décrédibiliser Haïti en expliquant que son indépendance l’éloigne de la « civilisation ». Les Britanniques, l’Église d’Haïti et les Américains des États-Unis la rejoignent sur ce point. On constate alors une très grande production d’ouvrages pseudo-scientifiques qui présente le vodou haïtien comme un culte barbare et démoniaque. Le britannique Spencer St-John, dans un mémoire sur son consulat en Haïti (publié en 1884), va jusqu’à affirmer qu’il a vu plusieurs cas de cannibalisme liés aux rites vodous. De son côté le clergé haïtien, créé en 1860 par la signature d’un traité entre l’état et la Papauté, reçoit la mission d’« exorciser » la spiritualité haïtienne. Ce même clergé soutient une « campagne antisuperstitieuse » qui se déroule de 1941 à 1942, dans le but de détruire spirituellement et physiquement le vodou. Enfin, en ce qui concerne les Américains des États-Unis, ils se servent d’une propagande négative sur la vie en Haïti pour justifier leur ségrégation. Dans leur vision de l’époque, des Noirs indépendants sont voués à la sauvagerie, leur encadrement serait dont le devoir des Blancs.
Face à ses détracteurs, le vodou haïtien peine longtemps à se défendre. Par sa nature, il fait partie d’une culture essentiellement orale, populaire et constituant un culte sans dogme. Né dans la résistance et la clandestinité, il est empreint d’un certain mystère. Il est donc fantasmé par les Occidentaux mais il est rejeté par l’élite haïtienne qui souhaite leur ressembler. Le vodou se voit ainsi menacé jusque dans les années 40. Durant cette période, on assiste d’une part à l’instrumentalisation d’une « ethnicité reconstruite » en Haïti (selon les propos de l’Américain Dean MacCannel, professeur universitaire spécialiste en paysagisme et en tourisme) destinée à tirer profit des voyageurs américains ; de l’autre, on observe l’émergence d’une meilleure documentation sur le vodou. On se met alors à relire l’œuvre de Jean Price-Mars (1876-1969), homme d’État et écrivain haïtien. Pour lui, la définition d’une identité nationale haïtienne passe par la revalorisation du vodou. Dans son livre Ainsi parla l’oncle (essai d’ethnographie), publié en 1928 en France, il explique que ces pratiques permettent de relier ce nouveau pays à la dignité des royaumes africains tout en revendiquant une culture qui lui est propre. Le vodou connaît une époque à nouveau troublée sous la dictature de François Duvalier dit « Papa Doc », de 1957 à sa mort en 1971. Le culte est à nouveau instrumentalisé, dans l’espoir d’apporter au régime un soutien populaire. Avec la chute de Papa Doc, le vodou parvient petit à petit à récupérer une image plus positive en Haïti, où il est toujours pratiqué.
Il est difficile d’estimer le pourcentage d’Haïtiens pratiquant le vodou aujourd’hui, mais il existe un dicton populaire assez éclairant sur ce sujet : « Haïti est à 70% catholique, à 30% protestante et à 100% vaudoue ».
Crédits photo : Montage photo de Nolan E. J. Desbrosse (description : De gauche à droite, de haut en bas : drapeau d’Haïti photographié dans le livre « Drapeaux et pavillons – Voyager, découvrir, apprendre » aux éditions de Noyelles ; photographie de Claudia Altamimi (licence : Unsplash) ; « Haiti, Painting, Agriculture image », photographie de Jacqueline Macou (licence : Pixabay) ; photographie d’une illustration de Gwen Keraval pour le livre-CD « Contes d’Haïti – Histoires de Mimi Barthélémy »)
Étudiant en licence d’Histoire, je suis passionné par les mythologies, la Fantasy et la culture geek en général. Je souhaite me lancer dans des études de journalisme après ma licence. Mon grand projet serait de créer un jour ma propre saga ! Pour l’instant, j’écris principalement de la poésie que je publie sur mon compte instagram, @lespoemesdenono