Raconte-moi une histoire

La réalité actuelle, submergée par la fiction que l’on croyait cantonnée aux films de pandémie, nous a mis à la place de nos personnages fictifs préférés. Un contexte propice pour réfléchir à ces manières originales de traiter un récit de fiction. Procédés narratifs modernes qui renouvellent l’implication du spectateur.

 

Combler les trous de la réalité par des histoires. Nous en inventons tous pour mieux supporter le présent. Comme le prouvent les témoignages rapportés par les « Oiseaux de passage ». Enfants déportés à Birkenau, qui à l’aide de leurs parents imaginaient leurs propres scènes fictives à l’intérieur d’un univers chaotique bafouant les lois humaines, plus effroyable que n’importe quelle dystopie. Une capacité d’imagination illustrée par le film de Roberto Benigni « La vie est belle » sortit en 1997. Et une fiction quelle qu’elle soit, renvoie toujours à une oeuvre d’art. Deux d’entre elles, particulièrement innovantes par rapport aux codes narratifs de leurs domaines artistiques, méritent une attention approfondie. La pièce de théâtre « Sleep No More » joué depuis 2011 à New-York, ainsi que la série anglaise « The Third day » diffusée en 2020 sur la chaîne de HBO et disponible pour nous sur OCS. 

 

Elles remettent en question leur nature même, nous amenant à reconsidérer les critères qui définissent ce qui fait d’une oeuvre telle chose ou non. D’après Raymond Bellour, un film ou un épisode de série est constitué d’un squelette obligatoirement organisé en une « succession polyvalente d’éléments qui constitue presque toujours un film » : suite de plans constitués de dialogues et d’action. Une pièce de théâtre est quant à elle destinée à être jouée par des acteurs sur scène, dans un temps limité. Ces critères basiques régissent la classification des oeuvres, qui sont en plus formatées par des règles classiques encadrant la façon de raconter une fiction. Ces règles, qui viennent s’ajouter, dépendent en général du genre accolé à une oeuvre et du médium auquel elle est destinée. Une pièce de théâtre comique ne remplira pas les mêmes attentes qu’une tragédie. Un film conçu pour la salle de cinéma et un autre pour la télévision suivront un processus créatif différent. Malgré tous ces carcans de fabrication narrative, des oeuvres réussissent à s’en affranchir, remodelant notre conception de ce qu’est une fiction.

 

Théâtre immersif

La pièce « Sleep No More » est ce qu’on appelle du « promenade theatre », qu’on pourrait traduire par théâtre immersif. Elle prend place au Mc Kittrick Hotel, ancien établissement des années 1930. Durant trois heures, des comédiens interprètent une version revisité de l’oeuvre Macbeth, en s’éloignant de toutes conventions théâtrales. Pas de scène ni de fauteuils, et encore moins de linéarité. La pièce se joue sur les cinq étages de l’hôtel. Le spectateur, invité à revêtir un masque blanc, est libre de se balader comme bon lui semble. La règle des trois unités de temps, de lieu et d’action si chère au théâtre, est brisée. Le public doit choisir quel personnage ou quelle action en cours suivre, et à quel endroit du Mc Kittrick. Chaque membre n’est plus seulement spectateur, il est la caméra même. Une sorte de voyeur qui se crée au milieu d’une foule d’autres spectateurs sa propre version du récit qui se joue devant eux, avec les mêmes personnages et les mêmes scènes à sa disposition que ses pairs, mais toujours avec un angle nouveau et une liberté de contempler unique.

 

Live filmique 

La série « The Third day » se divise en trois parties : « Summer » et « Winter » se déroulant sur trois jours. Puis, afin de combler les questions autour de l’ellipse qui sépare les deux premières parties, une troisième intitulé « Autumn », intervient. Elle s’est déroulée durant un live Facebook de douze heures le 3 octobre 2020. Cette partie n’était pas pré-enregistrée ni montée à l’avance. Elle se montre à nous en temps réel. Ce qui fait se chevaucher deux temporalités. Le temps du récit, qui au cinéma correspond au temps de la projection, par exemple soixante minutes pour un épisode. Et celui de l’histoire, correspondant au monde diégétique, c’est-à-dire du film, qui peut durer quelques jours comme plusieurs années. Les frontières entre la réalité et le monde filmique sont ainsi brouillées. En fait, cette expérience a pour unique but d’être vue, le spectateur n’est encore une fois qu’un voyeur. Comme si l’on vivait aux côtés des personnages, et que l’on passait de temps en temps un coup d’oeil par la fenêtre entrouverte de sa maison pour observer ce qu’il se passe dehors. Le quatrième mur, censé maintenir l’illusion entre acteur et public, a ici disparu. L’oeuvre n’est alors plus un moment que l’on s’accorde pour suivre une histoire extérieure à notre quotidien. Elle est faite pour être vécue comme un moment infiniment long lui appartenant. On peut s’autoriser à être distrait, déconcentré, car on n’est jamais pleinement conscient de tout ce qui se joue autour de nous au quotidien. 

 

Initier le spectateur dans un voyage cheminant entre fiction et réalité, c’est la voie qu’ont choisi d’emprunter ces nouveaux contes, modelés par des auteurs en quête de renouveau des codes narratifs préétablis et peu bousculés depuis trop longtemps. N’attendez pas pour vous laisser embarquer à leurs côtés, expérience déroutante garantie.

 

 

Joaquim Tissot

 

Crédit photo : Pexels

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