Wagons SNCF : le « no kids » de trop

Wagons SNCF : le « no kids » de trop

Le 8 janvier, la SNCF a annoncé l’ouverture des classes “Optimum” et “Optimum plus”. Parmi les caractéristiques de cette offre : l’absence d’enfants dans le wagon. Cette option de voyage est disponible sur la ligne Paris-Lyon. L’idée d’un espace “no kids” a rapidement créé la polémique sur les réseaux sociaux. Pourtant, l’ancienne classe “business première”, qui a été remplacée par cette classe Optimum, n’admettait pas non plus les enfants, et ce, depuis 2017.

Si vous vous ennuyez en repas de famille, essayer d’évoquer les wagons sans enfants de la SNCF. Débat qui s’enflamme, arguments qui fusent, vous ne devriez pas être déçu. Entre les fervents défenseurs de l’enfance, et ceux qui veulent juste être tranquilles dans leur train, tout le monde semble avoir son mot à dire.

Jean Castex, PDG de la SNCF, explique que jusque-là, les enfants n’étaient pas admis en “business première”. Mais ce n’était pas dit explicitement. Il n’existait simplement pas de billets enfant pour cette partie du train. Dans une classe affaires, pour laquelle les billets peuvent atteindre les 180€, les défenseurs de la SNCF soulignent que les enfants n’étaient de toute façon pas présents. C’est le cas de Fabienne, une femme interrogée par Le Parisien : “Je n’ai pas compris la polémique sur les enfants […] il n’y en a jamais ici.

L’absence d’enfant comme un confort

Sur le site de la SNCF, il était écrit : “Pour garantir un maximum de confort à bord de l’espace dédié, les enfants ne sont pas acceptés”. Cette mention a depuis été modifiée pour “Espace réservé aux adultes et enfants de plus de 12 ans”. Le lien entre absence d’enfant et confort a mis le feu aux poudres. Quand certains y voient une nécessité pratique ou une réponse à une demande de tranquillité, d’autres y voient une exclusion de la population. Pour Baptiste Beaulieu, médecin et romancier très présent sur Instagram, “on ne construit pas une société pérenne en imaginant que le confort s’obtiendrait par une soustraction d’humanité”. C’est l’association de l’enfance à un manque de confort, voire à une nuisance qui déplaît. La démarche de la compagnie ferroviaire sous-entend qu’un enfant est forcément dérangeant pour ceux qui se retrouvent à côté de lui dans l’espace public. Dans son post Instagram, Baptiste Beaulieu continue : “l’enfance n’est pas une tare, et la vie n’a pas à se tenir tranquille, se faire petite, ou s’excuser d’exister pour faire plaisir à des adultes (…)” Pour Stéphanie d’Esclaibes, fondatrice du podcast les adultes de demain, “Ce discours [l’idée que les enfants sont insupportables] nourrit un idéal de société individualiste. Où le confort de quelques-uns prime sur la cohabitation entre générations (…) Plutôt que d’exclure, nous devons organiser la coexistence.”

Cette exclusion serait d’autant plus problématique que les enfants sont une partie de la population particulièrement visée par les violences de tout type. Toujours d’après Baptiste Beaulieu, “Il y a un continuum : entre considérer l’enfant comme un indésirable, comme quelqu’un “pas tout à fait comme nous”, et tout ce qui, ensuite, rend possibles les violences structurelles, sociales, familiales faites aux enfants”.

À la place, certains proposent de mettre en place des wagons famille. Des espaces aménagés pour les enfants, avec des aires de jeux et des espaces poussettes existent déjà en Suisse et en Allemagne. Nos voisins européens ont aussi tenté les espaces silencieux. En Espagne, il existe des wagons calmes, où les enfants sont interdits, mais pas que : interdiction de téléphoner, d’avoir des animaux de compagnie… ce ne sont pas que les enfants qui sont jugés dérangeants, c’est le bruit en général. En Italie, la question n’est pas la présence des enfants, mais simplement le volume sonore. Il y a des wagons “silenzio” (silencieux) et “allegro” (joyeux).

Une remise en question du no kids

Ce qui choque, ce n’est pas forcément ces wagons en particulier. C’est l’implantation de la logique “no kids” en France, et dans un service public. Ce mouvement est de plus en plus populaire dans le monde. En Espagne, une chaîne d’hôtel spécialisée dans les vacances sans enfant a vu le jour. Les sites de réservations comme booking.com ou Tripadvisor proposent un filtre de recherche pour afficher seulement les résultats excluant les enfants. Ces espaces réservés aux adultes trouvent leur public : le restaurant de Delphine Lotens, interrogée par TF1 INFO, affiche très régulièrement complet. D’après une étude américaine, 59% des sondés aux États-Unis pensent qu’il devrait y avoir des espaces sans enfants dans les avions et les trains.

Le no kids reste pour l’instant assez marginal en France. L’initiative de la SNCF a donc pu représenter une menace d’importation de ces pratiques jugées excluantes. Edouard Geffray, ministre de l’Éducation, a déclaré sur France Info à propos des wagons sans enfants : “tout ce qui est no kids (…) me scandalise”. Il ajoute : “quelle est la société qui peut vivre à ce point dans l’instant, que, là aussi, vissée à ses écrans, elle veut en plus avoir la paix et ne pas être dérangée par ses enfants ?”.

Un lien est aussi fait avec la baisse de la natalité. Pour Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, “Une société qui finalement ne supporte plus du tout la présence des enfants est inquiétante, elle se meurt. Donc on ne peut pas d’un côté dire ”on ne fait pas assez d’enfants” et finalement essayer de les exclure de partout. Ça ne donne pas tellement envie.”

Les wagons réservés aux adultes questionnent la place de l’enfance dans la société. Est-il justifié de vouloir être tranquille ? Ou bien, devrions-nous accepter les éventuels pleurs et cris des enfants, comme des manifestations spontanées de leur existence et de leurs besoins ?

 

© Photo par Shougissime sur Wikimedia. Licence creative commons Attribution-Share Alike 4.0 International

Enza Planacassagne

 

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