La bibliothèque de Bordeaux accueille l’exposition Concerné.es : archives du Sida et regards étudiants, mêlant archives et créations étudiantes pour raconter quarante ans de lutte contre le Sida. Portée par l’association Bordeaux Ville Sans Sida avec les étudiants des Beaux-Arts de Bordeaux et de l’IUT Carrières Sociales, cette exposition interroge la mémoire, sensibilise et fait dialoguer les générations autour de cette maladie, toujours d’actualité.
Dès le lendemain de l’hommage aux victimes avec le Patchwork des noms exposé au CAPC, la première partie de l’exposition prend place à la bibliothèque de Bordeaux. Dès les premiers instants de l’inauguration, une ambiance chaleureuse s’installe, portée par un élan collectif. Sorti d’un sac de sport noir, Isabelle Sentis, coordinatrice des événements, tend un grand ruban de cirque rouge. « À nous de continuer dans la lignée des artistes engagés en déployant ce ruban comme symbole de lutte », annonce-t-elle. De mains en mains, le ruban s’étire et, peu à peu, le hall se couvre d’une œuvre collective, incarnant la mémoire des personnes touchées et de ceux qui se sont engagés.
Le ruban rouge tire son origine d’une pratique née pendant la guerre de Sécession, lorsque les femmes de soldats partis au front se paraient d’un ruban jaune autour du cou comme symbole d’espoir. Dans les années 1990, un collectif d’artistes américains (Visual AIDS Artists Caucus) et le peintre new-yorkais Frank Moore, détournent son usage et sa couleur pour mettre en lumière une épidémie cachée par l’homophobie ou le racisme. Aujourd’hui, le ruban rouge est reconnu dans le monde entier comme l’emblème de la lutte contre le sida. Rouge pour rappeler la couleur du sang et celle de l’amour, le ruban se porte près du cœur comme un geste de soutien et un hommage aux victimes de l’épidémie.
Bordeaux et la lutte contre le sida : un engagement historique
Depuis les années 1980, l’apparition du VIH provoque un choc sanitaire et social. Des générations entières sont traversées par la peur, l’incompréhension, puis par une stigmatisation massive. À cette époque, l’art devient la seule arme à l’échelle communautaire. Le patchwork s’impose comme un symbole de révolte et de résistance. Les années 1990 voient les premières avancées scientifiques permettant enfin une meilleure prise en charge. Dans les années 2000, l’épidémie se diffuse dans le monde entier, imposant partout les mêmes priorités : prévention, dépistage et accès aux soins, avec un objectif commun : ne plus oublier et ne plus laisser mourir.
En 2018, Bordeaux rejoint l’initiative internationale Villes Sans Sida, un programme mobilisant municipalités, associations et population. Aujourd’hui, plus de 350 villes dans le monde ont rejoint ce mouvement. Malgré l’impact de l’épidémie, Bordeaux n’a jamais cessé de se mobiliser. Soignants, militants, chercheurs et artistes se sont unis autour d’un objectif central : sensibiliser, prévenir, tester et traiter. « Grâce à l’association Bordeaux Ville Sans Sida, la solidarité devient une arme et l’information un rempart », évoque Dimitri Boutleux, adjoint au maire chargé de la création et des expressions culturelles.
D’ici 2030, l’association espère réduire drastiquement les contaminations et favoriser un dépistage plus précoce. En 2024, en France, 5100 personnes ont découvert leur séropositivité tandis que près de 9700 vivent avec le virus sans le savoir. « Ce n’est pas qu’une question de santé publique, mais une question de société, de dignité, de droit et de justice ». La sensibilisation reste donc une priorité absolue. Beaucoup ignorent leur infection ou sont dépistés à un stade tardif. « Ces données sont plus que des statistiques, ce sont des visages, des parcours, des silences qu’il nous faut briser », ajoute-t-il.
Si la ville et ses acteurs ont toujours été mobilisés pour lutter contre le sida, transmettre cette mémoire aux nouvelles générations reste un défi. Pour la deuxième année à Bordeaux, le sida est raconté autrement que par des chiffres. À travers le projet porté par les étudiants de l’école des Beaux-Arts et de l’IUT Carrières sociales, émergent des maux, des formes d’intimité et des réalités quotidiennes qui donnent à voir ce que les statistiques ne disent pas.
Une exposition comme passerelle entre générations
Mobiliser l’art et l’éducation, c’est faire de la prévention, du dépistage et du traitement une priorité tout en touchant un public plus large. « Il nous a semblé que la culture pouvait être un levier formidable pour parler aux nouvelles générations et les intéresser à ces sujets », explique François Dabis, président de l’association Bordeaux Ville Sans Sida. L’art rend visibles des réalités complexes, suscite des émotions et ouvre le débat là où le discours institutionnel peine parfois à toucher le public. De cette conviction, est née l’exposition : Concerné.es : archives du Sida et regards étudiants.
« Elle dépasse le cadre d’une simple manifestation culturelle », annonce Dimitri Boutleux. « C’est un projet qui illustre le combat de ceux qui sont atteints par la maladie ». Les étudiants ne se contentent pas de retracer l’histoire : ils font dialoguer les générations, confrontant l’histoire du sida à leur regard d’aujourd’hui ; « entre passé et présent, entre intime et collectif, entre ce que la société montre et ce qu’elle préfère taire ».
Cette exposition explore les souvenirs, le pouvoir de la transmission, mais aussi le temps qui passe. Elle permet d’affronter quarante années de lutte, de deuil et de victoire, et de révéler des réalités enfouies dans la mémoire collective. Comme le rappelle Dimitri Boutleux : « C’est une exposition qui interroge, émeut, bouscule, parfois qui nous concerne. Le sida est aujourd’hui encore l’affaire de toute une société. » Dans cette salle aux murs noirs, où seules les œuvres sont éclairées, les étudiants mettent en lumière ces corps et leurs histoires. Chaque création attire le regard, invite à ressentir et à se souvenir. En explorant les archives, l’art devient un véritable espace de questionnement et de résistance.
Si le sida n’est plus le même que celui qui a marqué les décennies passées, les peurs et les incompréhensions persistent. Malgré les avancées médicales, le tabou autour de la maladie n’a pas disparu. « Il est essentiel de montrer ce qui reste de cette mémoire aujourd’hui, ce qui nous a marqué etuelle est notre relation à cette maladie qui, encore à l’heure actuelle, touche beaucoup de personnes. » confie une étudiante ayant participé au projet. À travers leurs œuvres, les étudiants honorent et célèbrent ceux qui sont devenus les symboles de cette lutte, à l’opposé des stigmatisations des décennies passées.
Aujourd’hui, Concerné·es est le fruit d’un combat collectif, mais aussi celui d’une nouvelle génération qui s’est saisie de cette histoire « pour créer une œuvre vivante, engagée, parfois dérangeante, mais toujours nécessaire ». Ce n’est pas un simple hommage : c’est un appel à rester vigilant et à continuer de s’informer. L’espoir ne naît pas de l’oubli, mais de la lucidité et de l’action.
Plus qu’une exposition, c’est un parcours culturel à découvrir du 30 janvier au 22 mars 2026, entre la bibliothèque de Bordeaux et le musée d’Aquitaine. L’exposition est déconseillée aux moins de dix-huit ans.
Emma Pommier
©Emma Pommier – illustration tirée de l’exposition « Concerné·es »