Thor et le Massacreur de dieux : d’Aaron et Ribic à Taika Waititi

Thor et le Massacreur de dieux : d’Aaron et Ribic à Taika Waititi

De Neptune en Namor, d’Amazones en Wonder Woman, l’écho des croyances anciennes résonne chez nos super-héros. On s’accorde même à dire que leurs aventures forment une « mythologie moderne ». En suivant cette idée, c’est en août 1962 que Marvel passe un cap avec l’introduction de Thor, dieu nordique du Tonnerre revisité par Stan Lee ( éditeur), Larry Lieber ( scénariste) et Jack Kirby ( dessinateur). La popularité de ce personnage vient de son équilibre : il est proche des humains, qu’il aime et qu’il protège par sa formidable puissance. Cette dernière permet de le mettre en scène dans des récits où peuvent s’affronter des forces titanesques. Et parmi toutes ces histoires, celle du Massacreur de dieux de Jason Aaron et Esad Ribic a su se démarquer. 

 « Il y a 3000 ans, une planète sans nom ». C’est là que tout commence pour Gorr, un jeune extra-terrestre humanoïde. Il tente désespérément de survivre sur une terre aride. On lui dit de garder la foi en ses dieux, qui viendront le sauver s’il les prie sans relâche. Mais rien n’y fait, il perd sa mère, sa femme enceinte, son filsSeul et mourant à son tour, il finit par découvrir que les dieux existent bel et bien. Pourtant, ces derniers préfèrent se battre entre eux plutôt que d’aider leurs fidèles. De rage et de douleur, Gorr parvient à s’emparer d’une arme toute-puissante, la

Nécrolame. Conçue à base d’ombres pour tuer les immortels, elle peut prendre toute forme désirée par son maître. Gorr quitte alors sa planète. Il prend la décision de trouver tous les dieux pour les anéantir, à travers l’Espace et le Temps. Son plan fonctionne en apparence. Jusqu’à sa rencontre avec Thor

 On peut dire que dans Thor : le Massacreur de Dieux ( récit publié de novembre 2012 à octobre 2013 dans les comics Thor : God of Thunder), le scénariste Jason Aaron ( The Other Side, Scalped) soigne la genèse de son antagoniste. En plus de cela, sa collaboration avec le dessinateur Esad Ribic ( Flinch, Dark Reign) offre à la saga de Gorr le Boucher une dimension dantesque. S’il faut citer la participation de Jackson Guice au dessin, en ce qui concerne les pages consacrées aux origines du méchant, c’est bien le travail de Ribic qui illustre la majeure partie du récit. Son style à base de peinture offre des planches mémorables, les cases se révélant des sortes de tableaux mêlant lumière nordique, palette galactique et ténèbres mortelles. Le tout lié ensemble par l’histoire de Jason Aaron, qui oscille tour à tour entre de l’heroic fantasy et du space opera

 

Un Gorr, trois Thor 

 Pour s’opposer à une menace aussi importante que Gorr, Jason Aaron voit les choses en très grand. Il décide que Thor seul, bien qu’il soit l’un des Avengers les plus forts, ne pourra pas suffire. Aaron est conscient de la nature complexe de son protagoniste, divin et super-héroïque. Il isole donc chacune de ses versions. Il le fait dans le but de mieux les travailler ensuite. Cela se traduit, dans les comics, par une division en trois de la figure de Thor. Chacun des aspects qui en résulte correspond à une époque décisive de la vie du héros. Chacun a combattu séparément l’antagoniste avant de traverser le temps pour s’allier aux deux autres et l’affronter ensemble. Voici leur description : 

 Tout d’abord il y a le Jeune Thor, celui qui rencontre Gorr pour la première fois. On le découvre au IXe siècle, alors qu’il passe la plupart de son temps sur Terre. En quête de gloire, il aime se battre et festoyer avec les Hommes du Nord dont il est l’un des dieux. Il est celui qui se rapproche le plus de la vision « viking » que nous avons de Thor. 

 Vient ensuite Thor l’Avenger. C’est le super-héros de Marvel que nous connaissons bien, qui combat aux côtés de Black Widow, Iron Man ou encore Captain America. Il se souvient de Gorr et il est déterminé à l’empêcher de nuire. C’est un dieu noble et juste, qui doute. Il est terrifié à l’idée que le Massacreur ait raison. 

 Enfin dans le futur, il y a le Roi Thor. Il siège sur le trône d’Asgard, le monde des dieux du nord. Du moins en théorie. Dans les faits, c’est un roi sans royaume qui n’attend que la mort, car Gorr a prospéré. Ce dernier a tué ou réduit en esclavage toutes les autres divinités et s’est réservé Thor pour l’affrontement final.

 

Des massacreurs de Massacreur de dieux ? L’adaptation Disney de Taika Waititi 

 En 2011, le dieu du Tonnerre fait officiellement son entrée dans le MCU ( Marvel Cinematic Universe) à l’occasion de la sortie du film Thor de Kenneth Branagh. Il est interprété par l’acteur Chris Hemsworth. Dans ce film, on découvre un jeune dieu arrogant et indigne qui va apprendre l’humilité. S’ensuivent les deux premiers films Avengers en 2012 et 2015 ainsi qu’un second film solo, en 2013. Si l’Avengers de 2012 est le seul de ces trois projets qui ait atteint le rang de film culte, il faut attendre 2017 avant que Thor ait le droit à son propre récit marquant. Cette année-là, Thor : Ragnarok de Taika Waititi sort en salle. Et c’est un grand bouleversement pour le dieu du Tonnerre.  

 Le réalisateur parvient à jongler avec un humour qui lui est propre, qui dynamite le personnage de Thor pour mieux le reconstruire. Il ajoute à cela un traitement intelligent de la puissance du personnage. Le tout est mis en valeur par une photographie faite de couleurs vives et l’ensemble est rythmé par une surprenante bande-son, rock et épique. Thor a enfin le droit à des scènes d’action à sa hauteur, comme son combat avec Hulk ou encore sa lutte pour sauver Asgard de la terrible Hela. L’affrontement de Thor avec la déesse de la Mort n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’un de ceux qu’il a eu avec Gorr, dans les comics. 

 On aurait pu penser que cela annonçait un bon futur pour le Massacreur de dieux au sein du MCU. Le quatrième film de Thor lui est d’ailleurs entièrement consacré. Hélas, Taika Waititi peine à reproduire deux fois son tour de magie efficace, certes, mais un peu trop fragile. La spiritualité épique du comics d’origine manque cruellement au film. L’humour léger fait tâche dans une histoire qui met en scène un meurtrier de masse. Dans ce Thor : Love and Thunder ( 2022), l’interprétation de Gorr par Christian Bale demeure saisissante mais ça ne suffit pas. Certaines de ses scènes importantes ont été coupées au montage, on le sait et on le ressent. En y réfléchissant, est-ce si étonnant qu’un antagoniste qui est capable de torturer des dieux et les laisser pour morts suspendus à des crocs de boucher se retrouve diminué au sein d’une production Disney ? À la place, on a le droit à des disputes de couple entre le fils d’Odin et sa hache magique. Si le MCU voulait rendre Thor plus humain il a bien réussi, mais en dépit du mythe. Comble de l’incompréhension, au cours de sa quête pour arrêter Gorr, le dieu du Tonnerre en vient à abattre le dieu grec Zeus. Il le fait de sang-froid, avant de lui voler son foudre. Certains diront que la nécessité l’imposait. Mais cela n’est-il pas un non-sens de tuer un dieu alors que l’on poursuit un assassin de dieux ? Et ce sans mettre en scène un vrai dilemme moral ?

 Oubliés la démesure et le lyrisme d’Aaron sublimés par Ribic, la remise en question profonde de Thor sur la légitimité des dieux… Ici, Gorr n’est plus qu’un voleur d’enfants, un méchant croquemitaine affrontant un Thor devenu « dieu du développement personnel« . Le film a au moins le mérite de rassembler deux Thor. En effet Jane Foster, docteure en astrophysique et ex-petite amie du « viking de l’espace », brandit fièrement Mjöllnir durant ce quatrième opus. Interprétée par Natalie Portman, le marteau magique lui confère tous les pouvoirs de Thor et elle devient à son tour une déesse du Tonnerre. Durant un temps, au moins. Atteinte d’un cancer au stade 4, son corps supporte mal ses transformations répétées. Il aura tout de même été intéressant de découvrir cet aspect de Jane Foster, qui se distingue de Thor premier du nom par une personnalité propre et un style de combat nouveau.  

 

Nolan E. J. DESBROSSE

 

Crédit photo : Nolan E. J. Desbrosse  

Share