Soigner jusqu’à s’oublier : le combat silencieux d’une infirmière

Soigner jusqu’à s’oublier : le combat silencieux d’une infirmière

« Quand tu assistes à un mariage deux jours avant la mort de quelqu’un, qu’elle décide de se marier dans sa chambre d’hôpital alors qu’elle s’en va 48 heures plus tard… on pleure, bien sûr qu’on pleure ».

Cette histoire n’est qu’un exemple parmi toutes celles que renferme la carrière de Marie. Dans l’infirmerie de son collège, l’odeur du café se mêle à celle du désinfectant. Sur son bureau, les dossiers s’empilent : pour nous, de la simple paperasse ; pour Marie, des récits de vies, des confidences, des blessures. C’est dans ce même bureau qu’elle reçoit chaque jour des adolescents, qu’elle soigne, de leurs plaies visibles à celles qui ne se voient pas. Infirmière depuis plus de trente ans, Marie a connu tous les aspects du métier. Après ses études à Bordeaux, elle débute au centre Bergonié, hôpital spécialisé dans le traitement du cancer. « Là-bas, la durée de vie d’une infirmière, c’est dix ans ; moi, j’ai tenu quinze ans », dit-elle avec un léger sourire. Quinze années à accompagner la maladie, la douleur, la fin de vie, et les proches en souffrance. « Tu accompagnes ces gens pendant trois ou quatre ans, tu les connais. On n’est pas leur deuxième famille, mais presque. » Pourtant, le deuil fait partie du métier. Quand un patient meurt après des années de soins, il faut rentrer chez soi, préparer le dîner, faire comme si de rien n’était. « Parce que ça fait partie du travail », souffle-t-elle. Ses yeux s’allument quand elle évoque ces souvenirs, comme si elle revivait ces moments intenses. Certaines scènes, dit-elle, « reviennent la nuit, trottent dans la tête pendant des semaines ». À Bergonié, deux psychologues étaient disponibles pour le personnel, mais le vrai soutien venait des collègues : « Des fois, je vis des choses tellement fortes que je préfère ne pas en parler à mes proches. Les seuls qui peuvent comprendre, ce sont ceux qui vivent la même chose. »

En 2008, Marie quitte Bordeaux pour les Landes, espérant « respirer un peu ». Pendant deux ans, elle travaille dans un centre médico-psychologique pour adolescents, à Jean-Sarrail. C’est là qu’elle découvre la difficulté de gérer de jeunes patients. « Quand tu es fasses à un adolescent qui te dis « vous savez ce que c’est mon fantasme ? C’est de décapiter une infirmière la nuit ». Bah oui, nous passe la peur, passe beaucoup de choses, mais il faut rester calme ». Depuis 2013, Marie est installée dans une cité scolaire du sud de la France. À 54 ans, elle est épuisée. Seule infirmière pour plus de mille élèves, du collège au BTS, elle cumule urgences, confidences et angoisses adolescentes. « Chaque année, je demande à mes chefs d’établissement d’ajouter au moins un demi-poste pour me soutenir. Et chaque année, on me répond que les priorités ne sont pas là. » . Dans le scolaire, pas de psychologue pour en discuter et un chef d’établissement qui réduit son travail à de la bobologie. Son mari, François, observe l’usure : « C’est une passionnée. Elle donne tout, mais elle ne sait pas s’arrêter. La porte de l’infirmerie, elle ne la ferme jamais vraiment. » Le soir, il la voit rentrer vidée, « sans l’énergie d’avant ». Marie, elle, en est consciente : « J’aime mon métier, mais il m’a abîmée. » Puis, après un long silence, elle ajoute : « On prend soin des autres, mais personne ne prend soin de nous. ». Elle raconte les burn-out, la précarité du métier, le sentiment de solitude, la difficulté de toujours gérer les autres, mais le sourire au bout de ses lèvres et la détermination dans son regard nous donnent la réponse : celle d’une femme qui persiste par amour des autres.

* Les prénoms ont été modifiés pour des raisons d’anonymat.

Emilie Vasseur 

 

Crédit photo : Clinique Omicron

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