Saumons industriels en Gironde : nécessité ou danger ? – Partie 2

Saumons industriels en Gironde : nécessité ou danger ? – Partie 2

Face à l’industrie mondiale nocive pour l’environnement et la santé, un projet de ferme de saumons a vu le jour en France. Présenté comme un “élevage responsable et durable” par son entreprise, Pure Salmon, le projet soulève de vives contestations de la part de citoyens mobilisés et d’ONG. Entre souveraineté alimentaire et protection de l’environnement, le sujet polarise l’opinion publique.

L’entreprise singapourienne Pure Salmon souhaite implanter une ferme piscicole pour l’élevage du saumon en France. C’est un projet de ferme en RAS (recirculating aquaculture system), ou système en recirculation aquacole. Les saumons sont placés dans des bassins sur terre. L’eau de ces bassins est filtrée puis réutilisée. En théorie, ce système doit permettre de limiter l’approvisionnement et les rejets en eau.

C’est un système différent de celui qui est le plus commun aujourd’hui. Actuellement, seulement la première partie de l’élevage se fait en RAS. Le reste a lieu dans des cages marines dans l’océan. Ce système est utilisé en Norvège notamment, premier pays producteur de saumon au monde. Il pose des problèmes sanitaires et environnementaux.

Le projet de ferme aquacole de Pure Salmon devrait produire jusqu’à 10 000 tonnes de saumon par an. Il devrait être implanté au Verdon-sur-Mer, commune de Nouvelle-Aquitaine bordant l’estuaire de la Gironde.

Forte mobilisation depuis 4 ans

Depuis l’annonce de ce projet en 2022, de vives contestations se sont fait entendre. Le 18 janvier, une manifestation a réuni près de 800 personnes au Verdon-sur-Mer, commune d’environ 1 500 habitants.

Une enquête participative a été ouverte du 15 décembre au 19 janvier. Elle avait pour but de recueillir l’avis des citoyens sur ce projet controversé. Près de 20 000 contributions ont été enregistrées. La majorité serait défavorable au projet. 

Ce type d’élevage est énergivore. Il faut notamment désaliniser l’eau prélevée dans les nappes souterraines et traiter l’eau pour la recycler. Il faut aussi garantir des conditions d’élevage similaires à l’habitat naturel des saumons. Des facteurs tels que la luminosité, l’oxygénation ou la température doivent donc être surveillés 24h/24. Cela demande beaucoup d’énergie. La production d’un kilo de saumon pourrait émettre jusqu’à 14 kg de CO2. À titre de comparaison, pour un kilo de truite, les émissions de CO2 sont d’environ 6 kg.

Forte densité en saumons dans les bassins

L’ONG Seastemik explique que pour rentabiliser ces dépenses en énergie, l’entreprise se voit obligée d’élever beaucoup de poissons dans des espaces réduits. La densité des poissons peut atteindre jusqu’à 88 000 poissons par bassin de 170 m³. En termes de concentration, cela équivaut à 100 poissons dans une baignoire. D’après le Conseil consultatif de l’aquaculture, le bien-être des animaux commence à se détériorer à partir de 20 kg de saumon par m³. Ce projet prévoit une densité de 70 à 80 kg/m³.

Le rapprochement des poissons peut causer des agressions inter-individuelles, augmenter le stress voire la mortalité, et favoriser la propagation de maladies infectieuses.

Dans d’autres fermes similaires (mais à plus petite échelle), Seastemik a recensé des cas de mortalité de masse des saumons en cas de dysfonctionnement technologique. En 2014, tous les saumons d’un lot dans un élevage en RAS au Canada sont morts à cause d’une coupure de courant.

D’après les personnes qui défendent le développement de l’aquaculture en RAS, ce système peut protéger les populations sauvages. En effet, le système des cages marines peut donner lieu à des évasions de la part des saumons d’élevage, qui peuvent ensuite transmettre des pathogènes aux populations sauvages vulnérables. Dans les faits, l’ONG Seastemik constate que les projets de RAS ne viennent pas remplacer les fermes actuelles. Elles deviennent simplement des centres de production supplémentaires à mesure que la demande mondiale en saumon augmente. Pour qu’il y ait réellement une diminution du risque pour les populations sauvages, il faudrait que les projets en RAS soient liés à la fermeture de fermes à saumons utilisant les cages marines. Ce n’est actuellement pas le cas. 

Un approvisionnement en eau critiqué

Pure Salmon affiche un objectif de recyclage de 99,5 % de l’eau utilisée. Or les chiffres communiqués sur le volume d’eau pompé quotidiennement varient grandement. Initialement à 600 m³ par jour, les objectifs affichés sont maintenant à 7 000 m³ par jour. L’augmentation de l’eau prélevée ferait passer le projet de 99.5 % à 95 % d’eau recyclée. Moins l’eau est recyclée, plus il faut en prélever dans la nature.

Pour fournir l’eau des bassins, Pure Salmon a prévu de prélever l’eau de la nappe d’eau saumâtre. C’est la nappe située juste au-dessus de la nappe d’eau potable exploitée pour les habitants de la commune.

La Commission locale de l’eau (CLE) a émis un avis défavorable au projet, en mettant en avant un risque de salinisation de la nappe d’eau potable. La nappe pourrait ne pas supporter le débit prélevé, avec un risque de fracturation de la couche séparant les deux nappes.

Des rejets potentiellement néfastes

S’il y a des pompages d’eau, il y a aussi des rejets. L’entreprise concurrente Smart Salmon indique “qu’au bout de neuf passages, les hormones de croissance des poissons ne peuvent plus être éliminées”. Ces rejets, pour le projet Pure Salmon, se feraient dans l’estuaire de la Gironde

Cet estuaire est un parc naturel marin classé zone Natura 2000. C’est un “espace marin exceptionnel et fragile”, d’après l’Office français de la biodiversité. Pure Salmon affirme que ces rejets seront “dans les normes”. D’après Seastemik, cela ne garantit pas que ces rejets soient sans conséquences pour l’environnement

Face à la mobilisation contre le projet, certains habitants défendent son rôle dans l’économie locale. Ce projet devrait créer jusqu’à 250 emplois. Le maire de Talais, commune voisine, affirme : « C’est un levier de développement pour notre pointe du Médoc qui est en difficulté. Il y a un vieillissement de la population, des jeunes qui ne trouvent pas de travail qui sont obligés de partir ».

L’enquête publique sur le projet a pris fin le 19 janvier. C’est maintenant au préfet de trancher sur la réalisation ou non de la ferme piscicole de Pure Salmon.

Enza Planacassagne

©Bob Brewer sur Unsplash

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