« Est-ce que vous la prendriez dans votre voiture ? Elle est mignonne, elle pue et elle ne vous dira pas merci… ». Ces quelques phrases douces-amères, on les retrouve sur l’une des affiches de Sans toit ni loi ( 1985), un long-métrage d’Agnès Varda.
Ces mots entourent Mona, protagoniste du film, que l’ont voit marcher seule sur une route de campagne. Ses vêtements et ses cheveux sont sales mais son regard est digne. Mona va de l’avant. Bien qu’elle n’ait pour bagage qu’un sac en bandoulière, on se surprend à envier ce qui émane d’elle : une liberté radicale.
Sans toit ni loi, c’est quoi ?
C’est l’hiver dans le sud français des années 80. Dans la campagne proche de Nîmes, on vient de retrouver un corps. C’est une jeune vagabonde qui, en mourant gelée, s’est effondrée dans un fossé. Interprétée par Sandrine Bonnaire ( À nos amours, Monsieur Hire…), elle est celle qu’on appelait « Mona » de son vivant. Ainsi débute Sans toit ni loi, un drame de 105 minutes qui s’annonce comme une enquête bien triste, sur un fait divers de plus. Pourtant, ce long-métrage n’est pas un film policier, au contraire. La disparition rapide des gendarmes à l’écran nous le prouve. En effet, avec Sans toit ni loi, Agnès Varda ne cherche pas à résoudre un mystère. Elle choisit plutôt de montrer simplement les actions de son héroïne et les réactions des personnes qui croisent son chemin. Ainsi, en bien des aspects, Sans toit ni loi se rapproche du documentaire. Cette volonté d’authenticité de la réalisatrice se voit dans le casting du film, qui est majoritairement non-professionnel ( bien qu’on y retrouve Macha Méril ou encore Yolande Moreau).
Sans toit ni loi interroge principalement notre rapport à la marginalité, dont il montre la diversité. Par exemple, à un moment du film, Mona trouve refuge chez une famille de bergers. Sylvain, le mari et ancien professeur de philosophie, considère que son métier est également une forme d’errance. Mais sa vision est très différente de celle de Mona. Il veut bien l’héberger à condition qu’elle travaille pour eux, ce que Mona refuse. Elle repart donc comme elle était venue et sans remerciements. Ce n’est pas de la méchanceté, juste une imperméabilité totale à la société et à ses conventions. Ici et tout au long du film, Varda ne cherche pas à présenter Mona sous un jour héroïque. Au contraire, elle teste notre empathie pour son personnage pour qui les valeurs qu’on nous a inculquées ne trouvent aucun écho. Mona mérite t-elle pour autant notre mépris ? Notre admiration ? Ou devrions-nous plutôt nous interroger sur ce trouble que nous ressentons, face à sa liberté comparée à la notre ? Cet épisode nous permet de mieux cerner Mona, prête à renoncer à toute forme d’aide qui viendrait à la limiter, à la contraindre.
Si Mona est une figure inspirante, elle n’en demeure pas moins paradoxale pour notre société. Comme le dit le berger Sylvain lors de son témoignage « Elle est inutile, et en prouvant qu’elle est inutile, elle fait le jeu d’un système qu’elle refuse ». En effet, puisqu’elle ne possède rien, elle reste dépendante de l’argent, de l’amabilité des gens qui la prendront en stop ou lui offriront à manger, etc. Malgré cela, si l’on se plaît à laisser notre esprit dériver librement, on se surprend alors à vouloir l’imiter… Jusqu’à ce que le film nous rappelle brutalement la dure réalité, l’existence des risques. En tant que femme, Mona est d’autant plus exposée aux violences, celles des hommes principalement. Lors d’une scène implicite mais glaçante, l’un d’entre eux abuse d’elle, dans les bois. Sans toit ni loi nous rappelle ici que, même si l’on parvient à refuser les contraintes sociales, des forces extérieures nous traquerons toujours. Le problème ne vient donc pas des libres marginaux mais de tout ce qui les entoure, ce monde trop souvent mauvais. Faudrait-il pour autant baisser les bras et s’effacer devant l’hostilité ? Mona vous répondrait que non, puisque Mona avance.
Au final, ce qui touche le plus à notre sensibilité est le choix de l’errance, que nous avons aussi. Il nous fascine et nous met mal à l’aise. Si Mona est plus libre que nous, c’est parce qu’elle a le courage de dire non, d’avancer, de renoncer à un certain confort, à la sécurité qu’offre la soumission sociale. Ce film a su mettre en lumière la lutte quotidienne des « sans domicile fixe » et des femmes sans-abris, notamment au cœur de l’hiver.
Accueil/Critique
Sans toit ni loi remporte de nombreuses récompenses, dont le Lion d’or de la Mostra de Venise en 1985 ou encore le César de la meilleure actrice pour Sandrine Bonnaire en 1986. Le film fait beaucoup parler de lui et dépasse le million de spectateurs. Il sensibilise à la condition des sans-abris et autres marginaux, en dressant un portrait qui se veut nuancé. Il interroge notre rapport à ce qui « fait désordre », à l’individualisme sacrifié sur l’autel d’un conformisme omniprésent. Le travail d’Agnès Varda sur Sans toit ni loi est responsable d’une grande prise de conscience : ainsi, si le sigle SDF existe depuis le XIXe siècle, il ne s’impose que dans les années 90.
La réalisatrice
Agnès Varda naît en 1928 à Ixelles, en Belgique. Elle passe son enfance à Sète, dans le sud de la France, puis à Paris. Très tôt, elle s’intéresse à la photographie et finit par devenir la photographe officielle du Théâtre National Populaire ( institution théâtrale fondée en 1920 à Paris, ayant pour but de fournir un théâtre de qualité au plus grand nombre). Avec un budget de 7 millions de francs, elle réalise son premier long-métrage, La pointe courte en 1956, sans avoir bénéficié d’aucune formation. Engagée politiquement, elle réalise le documentaire Black Panthers en 1968, basé sur la lutte d’étudiants noirs américains pour leurs droits. Féministe, elle devient membre du collectif 50/50 pour la parité des femmes et des hommes dans le cinéma. Agnès Varda se réjouit que certaines femmes commencent à revendiquer leur envie de réaliser. Autrefois, elles n’avaient été limitées qu’à des professions moins valorisées. Agnès Varda meurt à Paris en 2019, à l’âge de 90 ans.
Nolan Desbross
Crédits photo : Flickr
Étudiant en licence d’Histoire, je suis passionné par les mythologies, la Fantasy et la culture geek en général. Je souhaite me lancer dans des études de journalisme après ma licence. Mon grand projet serait de créer un jour ma propre saga ! Pour l’instant, j’écris principalement de la poésie que je publie sur mon compte instagram, @lespoemesdenono