Depuis plusieurs siècles maintenant, les sciences reconnaissent l’impact psychique laissé par des événements traumatisants comme des abus ou des guerres. Plus récemment, les études cherchent à savoir si ces blessures seraient aussi biologiques. Et si nos traumatismes pouvaient se transmettre à notre descendance à travers nos gènes ?
C’est une question sur laquelle se penche l’épigénétique. Ce domaine de recherche scientifique étudie la façon dont les gènes s’expriment en réponse à des réactions chimiques et à divers facteurs environnementaux comme l’alimentation, l’exercice physique ou même le changement climatique. Ce champ d’études, bien que récent, redonne espoir, car il révèle que nos gènes sont influençables comme l’a déclaré Jonathan Weitzman, professeur de génétique à l’Université Paris Cité, lors d’une interviewdonnée à Radio France :
“On pensait être victime de son patrimoine génétique, mais l’épigénétique vient apporter de l’optimisme, car rien n’est figé. […] L’épigénétique vient avec une lecture fine et potentiellement réversible, ça intéresse énormément les biologistes, de savoir que les identités ne sont pas figées, mais sont influencées et influençables.”
Quand nous subissons un traumatisme, notre corps réagit aussi
Lorsqu’une personne subit un traumatisme comme un abus, une guerre ou une catastrophe naturelle, son corps est modifié biologiquement. Le cerveau, le système hormonal, et même l’expression des gènes changent. Entre autres, une fatigue chronique ou par exemple des troubles du sommeil lié au dérèglement de la production du cortisol peuvent apparaître.
Notre corps est composé de plusieurs milliers de milliards de cellules. C’est dans le noyau de celles-ci que l’on retrouve les fameux chromosomes qui détermineront par exemple la couleur de nos cheveux. Ces 46 chromosomes, répartis en 23 paires, constituent l’ensemble de notre génome, c’est-à-dire notre patrimoine génétique, soit plus de 25 000 gènes.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, des chercheurs ont découvert que notre patrimoine génétique était influençable et pouvait être modifié. C’est le cas des traumatismes. Toutefois, ils ne modifient pas la séquence d’ADN en elle-même, mais la manière dont sont utilisés les gènes en ajoutant ou retirant des marqueurs chimiques qu’on appelle des groupes méthyle. Ces marqueurs vont ensuite activer ou désactiver l’expression des gènes via la méthylation ou la déméthylation. Ainsi, un gène avec un haut taux de méthylation sera inactif tandis qu’un gène avec un taux de méthylation faible entraînera son activation. Ce sont ces changements de l’expression des gènes par rapport à la normale, qui pourront être à l’origine de certains troubles psychiques.
Un mécanisme de survie
Selon Rachel Yehuda, professeure de psychiatrie et de neurosciences des traumatismes une expérience traumatisante ne « disparaît pas quand vous mourez ». au Mount Sinai, une expérience traumatisante ne « disparaît pas quand vous mourez ». « Elle vous survit sous une certaine forme ».
Ces marqueurs apparaissent et disparaissent tout au long de notre vie pour permettre à nos cellules de s’adapter à l’environnement. Ces changements épigénétiques peuvent se transmettre à la génération suivante, ce qui peut être perçu comme un mécanisme de survie. Nous transmettons biologiquement à nos descendants les événements qui pourraient être dangereux.
Lors de sa conception, le fœtus hérite des gènes de ses deux parents. Des études suggèrent que si l’un des deux parents possède un gène avec des modifications épigénétiques dues à un traumatisme, l’enfant peut lui aussi les acquérir. Il ne recevra pas le traumatisme en lui même, mais une vulnérabilité génétique. Autrement dit, il présentera un risque plus élevé de développer une maladie en lien avec ce traumatisme, car la régulation du gène sera influencée par ce qui lui a été transmis par ses parents.
Nos traumatismes impacteraient même nos petits-enfants
Des chercheurs ont effectué une étude sur 32 survivants de la Shoah et leurs descendants. Ils se sont focalisés sur le taux de méthylation du gène FKBP5 qui est entre autres associé à l’anxiété, à certains troubles mentaux et qui fait partie du processus de régulation du stress. Les mêmes modifications épigénétiques ont été retrouvées dans la même région du gène chez les survivants et leurs enfants. Ces modifications n’étaient néanmoins pas présentes dans l’ADN d’un groupe de parents juifs n’ayant pas vécu la Shoah, ni dans leur descendance. D’après des études, la réduction du taux de méthylation sur ce gène entraînerait un risque élevé de troubles psychotiques tel que le syndrome de stress post-traumatique. Les descendants de survivants de la Shoah présenteraient donc un risque plus élevé de développer des troubles de l’humeur ou de l’anxiété.
Bien que d’autres molécules soient capables de modifier le fonctionnement de l’ADN, la méthylation reste la plus connue, car elle est la plus facile à étudier. La psychologue Connie Mulligan a mené une autre étude afin de comprendre l’impact laissé par la guerre sur des familles syriennes. Pour cela, elle s’est basée sur trois générations de 48 familles de réfugiés syriens. Parmi elles, 32 avaient vécu les violences de la guerre et de la répression sous les régimes de Hafez el-Assad et de son fils Bachar el-Assad. Les 16 autres familles ont servi de groupe témoin. Sur les 131 individus comparés, la psychologue a découvert que les mêmes marques épigénétiques étaient présentes chez les personnes ayant vécu les violences et chez une partie de leurs descendants.
Une transmission qui ne serait pas irréversible
Brian Dias, maître de conférence et chercheur à l’Université de Californie du Sud, a exposé des souris à une odeur semblables à celles des fleurs de cerisier en leuradministrant une légère décharge électrique au même moment. Peu à peu, les souris ont appris à craindre cette odeur. Par la suite, les générations suivantes sursautaient lorsqu’elles sentaient cette même odeur, pourtant sans jamais y avoir été exposées auparavant.
Dans une autre expérience, Isabelle Mansuy, professeur de neuroépigénétique, et ses collègues ont comparé le comportement de deux groupes de souris adultes traumatisés en les confrontant à des environnements distincts. Un premier groupe de souris, ayant été traumatisées pendant l’enfance, a été placé dans des cages avec des jeux en présence d’autres souris. Un second groupe a été laissé dans des cages classiques. Le premier groupe n’a manifesté aucun comportement traumatique et leur descendance non plus, à l’inverse du second groupe. Cette étude laisse penser qu’un environnement sécurisant permettrait d’atténuer les comportements liés au traumatisme. D’autres recherches montrent que la psychothérapie, la méditation de pleine conscience, l’activité physique ou le sommeil réparateur pourraient également modifier positivement certains marqueurs épigénétiques.
Une question laissée en suspens
Malgré les différentes études menées, la réponse à cette question reste encore incertaine. La science dispose de preuves solides en ce qui concerne les autres espèces animales mais peine à définir si les traumatismes chez les humains ne se transmettent pas également via l’éducation ou l’environnement familial. De plus, certains ont constaté que de nombreux marqueurs épigénétiques disparaîtraient lors de la conception du fœtus.
Finalement, les études réalisées se basent souvent sur un échantillon assez restreint, ne permettant pas de faire de ces cas une généralité absolue. Bien que beaucoup d’éléments nous poussent à croire que les traumatismes pourraient bien se transmettre aux générations futures, il n’existe pour le moment pas de véritables preuves que ça soit le cas.
Tahiata Gladwin
Crédits photo : rawpixel.com
Étudiante en licence de langue étrangères appliquées anglais espagnol, j’adore apprendre sur le monde qui m’entoure ! Je suis passionnée d’écriture depuis toute petite et j’aime parler de cinéma, de musique ou encore de géopolitique. Ce sont des thèmes que je traiterai dans mes articles !