Madeleine en extase d’après le Caravage ( XVIIe s.) : qui est l’indépendante Marie de Magdala ?

Madeleine en extase d’après le Caravage ( XVIIe s.) : qui est l’indépendante Marie de Magdala ?

À toi qui lis ces lignes, voilà ce que je te propose : partageons notre route, à travers le jour puis la nuit. Dis-moi, as-tu l’esprit curieux ? Il se pourrait bien que je trouve, quelque part, ici-même, des fragments d’Art et d’Italie incrustés dans Bordeaux. Je pourrais, par exemple, t’emmener faire un tour au musée des Beaux-Arts. Là-bas, la grille et l’entrée dépassées, tournons à droite, passons la porte : nous voici dans la zone appelée « aile Lacour », consacrée aux collections du XVe au XVIIIe siècle. Un sourire se dessine sur le coin de ma bouche. C’est que je me rappelle qu’il y a ici une œuvre dont je voudrais parler, que je voudrais te faire connaître. Suis-moi, nous sommes libres, le musée est à nous et il me tient à cœur de te montrer quelqu’un.

Arrivés devant un tableau de taille moyenne, une toile de 109 cm de hauteur par 93 cm de largeur, je t’explique qu’elle se trouve ici, la dame qui me fascine. Tu t’approches de l’œuvre. Nous voici devant une jeune femme, au teint pâle, dont le corps baigné de lumière contraste avec un arrière-plan qu’on a fait sombre et flou. L’artiste l’a dotée de cheveux longs et roux puis il a placé ses vêtements, deux tissus rouge et blanc, de telle façon qu’ils semblent glisser sur sa peau. La dame, qui paraît transportée par des visions profondes, se maintient accoudée grâce à un crâne humain, que l’on peut voir en bas à droite. Celui-ci nous rappelle que la vie est fragile et que la mort nous guette. À l’extrême opposé, en haut à gauche, la croix qui se devine à travers la pénombre se révèle la promesse d’une vie éternelle, au Ciel. 

Mais qui est cette femme, dont les mains douces entrelacées et les épaules exposées suscitent l’émotion ? Et pourquoi donc cette tête renversée, ces yeux mi-clos et cette bouche entrouverte dans un divin soupir ? Cette femme, c’est une représentation, née de la vision masculine d’une grande figure biblique. Cette femme est l’image qu’on se fait de Marie, Marie de Magdala, que l’on appelle le plus souvent « Marie Madeleine ». Dis-moi, toi dont je sais l’âme curieuse, aurais-tu des questions concernant ce tableau ?

De qui est cette toile ?

On ne sait pas, hélas. Cette peinture est une copie du XVIIe siècle et son auteur est toujours anonyme. En revanche, pour ce qui est de l’œuvre originale, on connaît bien l’artiste. Et quel artiste ! Il s’agit du célèbre peintre Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit « le Caravage » !

Le Caravage est né en 1571, à Milan, dans le nord de « la botte ». Ce jeune homme marque l’Histoire de l’art par la façon qu’il a de dépeindre la réalité, souvent de façon crue. Il s’impose surtout comme le maître de la technique du clair-obscur, la technique des contrastes forts. On considère que son œuvre marque la fin de la Renaissance et le début de la période baroque. Le Caravage trouve son bonheur à Rome, sa ville de cœur, où il peut peindre pour l’Église autant que passer du bon temps dans les nombreuses tavernes. Il lui arrive, sous l’effet de l’alcool ou par pure fierté, de se battre en duel. Cette vie est celle qui lui plaît et qui lui réussit, du moins jusqu’en 1606

En mai de cette année, Le Caravage tombe en disgrâce après avoir affronté et tué le fils d’une famille noble. La Justice, l’Église et surtout les puissants proches de la victime ne pardonnent pas ce crime. L’artiste se retrouve contraint de fuir vers le Sud, en direction de la Sicile. En chemin, il apprend qu’il a été condamné à mort par décapitation. Débute alors son triste exil au cours duquel il essaie, par son art, d’obtenir une grâce. C’est durant cette année 1606 qu’il peindra une Marie Madeleine en extase, figure de repentance. Malheureux loin de Rome, Le Caravage n’a de cesse d’espérer une lettre du Pape, de rêver son retour dans la « Ville éternelle » où se trouve sa vie, ses amis, ses tavernes préférées et toute une partie de son âme. Finalement, à l’été 1610, le jeune milanais apprend que le Pape lui pardonne. Soulagé, il entreprend de revenir à Rome mais, en chemin, il trouve malheureusement la mort. On retrouve son corps en Toscane, près de Porto Ercole. Les circonstances de son décès sont encore mystérieuses. Il avait 38 ans.

Qui est cette « Marie Madeleine », celle que tu voulais me montrer ?

« Marie de Magdala », « Marie la Magdaléenne », « Marie Madeleine »… trois appellations pour une même personne, issue du Nouveau Testament. On y apprend qu’elle a été une disciple de Jésus, le Fils de Dieu pour les chrétiens. Elle serait originaire de Magdala, une ville de pêcheurs au bord du lac de Tibériade ( nord-est de l’actuel Israël). Les évangiles, qui sont les écrits sur la vie du Christ, la cite douze fois, ce qui est plus que certains apôtres. Dans ses recherches, Elizabeth Schrader Polczer, maîtresse de conférences en études du Nouveau Testament à l’Université Villanova ( Pennsylvanie), constate qu’elle n’est jamais mentionnée par rapport à un homme. Cette spécialiste américaine de la Bible en conclut que Marie Madeleine devait être une femme indépendante, veuve ou célibataire. Marie Madeleine n’est pas « fille de… » ou « femme de… », elle est bien plus. Cette hypothèse tend à être confirmée par l’évangile selon saint Luc, qui prouve que Marie Madeleine avait assez d’argent pour soutenir la démarche de Jésus ( Luc 8:2-3 « 2-Les douze étaient avec de lui et quelques femmes qui avaient été guéries d’esprits malins et de maladies : Marie, dite de Magdala, de laquelle étaient sortis sept démons […] et plusieurs autres, qui l’assistaient de leurs biens »). 

Marie Madeleine est surtout celle qui fut le tout premier témoin de la Résurrection. Les évangiles selon saint Jean et selon saint Marc en font la femme chargée d’en prévenir les apôtres, ce qu’elle fait par cette phrase « J’ai vu le seigneur ». Mais le disciple Pierre, le futur premier pape, ne la croit pas, essentiellement parce qu’elle est une femme. L’image de Marie Madeleine s’en retrouve entachée. Arrive le VIe siècle, durant lequel une grande erreur est faite : le pape Grégoire Ier confond Marie Madeleine avec la femme en larmes Marie de Béthanie, et également avec une prostituée repentie qui apparaît dans l’évangile de Luc. Ainsi, c’est en tant que sainte patronne des « filles de joie » et des personnes marginalisées que la disciple du Christ est devenue populaire. S’il est écrit dans les évangiles que Jésus a bel et bien chassé « sept démons » du corps et de l’esprit de Marie Madeleine, on ne peut pas y voir une allusion à la prostitution. Cela fait peut-être référence à des troubles mentaux qu’aurait eu la jeune femme ou, vraisemblablement, à son incroyance d’avant sa conversion. 

Enfin, la publication du roman best-seller The Da Vinci Code de Dan Brown ( 2003) et son adaptation au cinéma par Ron Howard ( 2006) ont achevé de brouiller les pistes en faisant de Marie Madeleine l’épouse de Jésus Christ. Tu vois, au fil des siècles, nous sommes passés de la femme libre et indépendante à la prostituée et enfin à la femme de Jésus. Malgré tout, aujourd’hui, l’Église reconnaît que Marie Madeleine ne vendit pas son corps et elle la reconnaît même officiellement comme l’« apôtre des apôtres » depuis 2016, à la demande du pape François

Voilà ce que je voulais dire, de qui je voulais te parler. À présent, va, poursuis ta vie et choisis ton chemin. Peut-être que nous nous reverrons, une prochaine fois, ailleurs. Et là, si tu le veux toujours, nous reparlerons d’Histoire de l’Art.

Nolan Desbrosse

Crédits photo : Nolan E. J. Desbrosse, photographie de Madeleine en extase – Copie, XVIIe s., Anonyme, 109 cm x 93 cm ( dimensions sans cadre), musée des Beaux-Arts de Bordeaux

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