Si la première partie de cet article était exclusivement consacrée à une contextualisation historique, plus précisément à l’explication de l’importance du culte vodou durant la Révolution d’Haïti ( 1791-1804) et à sa diabolisation post-coloniale, cette seconde partie se recentre sur l’essence de ces rites créoles. Athéna ou Odin, peut-être même Isis, voici des divinités qui parlent à la plupart des gens. Mais si j’évoque « Papa Legba » ? « Ti Malice » ? « Ezili Dantò » ? Voilà des entités que l’on connaît moins bien. L’objectif cette fois-ci, vous l’avez bien compris, est de vous présenter les principaux esprits du vodou haïtien.
Au commencement, il y a Bondye, l’Être suprême identifié à Yahvé chez les Juifs, à Dieu chez les Chrétiens et à Allah chez les Musulmans. Mais la particularité du vodou haïtien est que Bondye n’intervient pas chez les humains. Il choisit plutôt de déléguer une partie de ses pouvoirs à ses « lwa » ( à prononcer « loa »), qui sont des fragments de lui-même. Cette conception du monde est héritée du peuple Fon, originaire de l’actuel Bénin et du Togo. Dans leur langue, lwa signifie « esprit, divinité ».
Ces derniers sont invisibles et invoqués lors de certaines cérémonies collectives, qui sont publiques ou privées.
Un Dieu aux multiples visages : qui sont et que font les lwas ?
On prête aux lwa des pouvoirs et des comportements variés. Ils peuvent se manifester dans des lieux divers ( habitations, cimetières, près d’un arbre ou d’un cours d’eau…) et sont attirés par des odeurs, des sons. On peut également les invoquer grâce à des symboles que l’on nomme des « vévé », qu’on trace sur le sol avec de la farine de maïs, des cendres ou du sirop de canne à sucre. Chaque lwa a son propre vévé, son propre symbole. Lorsqu’un lwa entre en contact avec un initié, on dit qu’il le « chevauche ». Le possédé incarne alors complètement l’esprit, qui agit par son corps et parle par sa bouche. Le temps de la cérémonie seulement puisqu’il n’en garde aucun souvenir.
Souvent, un lwa est invoqué dans l’espoir d’une guérison. Ainsi l’on différencie les maladi lwa, maladies qu’on peut soigner grâce à l’intervention des esprits, des maladi lòpital, qui se soignent uniquement à l’hôpital. On peut aussi invoquer un lwa pour obtenir réparation, lorsqu’on considère que la justice humaine s’avère inefficace. Cette action, avant tout symbolique, est socialement importante puisqu’elle permet de mieux contrôler son ressentiment et de briser le cycle de la violence.
Le lwa, dans la tradition vodou haïtienne, désigne également la force intérieure, l’ange gardien et le saint. Premièrement, on dira d’un individu qui se dépasse qu’il est animé d’une énergie particulière, son lwa. Pour ce qui est de l’ange gardien on observe que, dès la naissance, certaines personnes lient leur âme à un ou deux lwa dits « lwa-racine ». Ces derniers se comporteront alors comme des esprits protecteurs pour l’individu concerné. Enfin, lorsqu’une personne est décédée depuis suffisamment longtemps et qu’elle est reconnue par sa communauté pour avoir accompli des exploits, elle peut être élevée au rang de lwa en tant que sen, c’est-à-dire « sainte ». C’est l’équivalent d’une canonisation.
On constate d’ailleurs des associations entre lwa haïtiens et saints catholiques. Cela est dû au fait qu’au XIXe siècle on imprime en France des images de saints qu’on importe ensuite en Haïti, où elles sont intégrées et parfois réinterprétées. Toutefois, si l’image d’un saint peut servir à prier un lwa, le lwa en question garde toujours son identité propre.
Les panthéons vodous d’Haïti : les principaux lwa et leur famille
Les lwa sont répartis en différents panthéons appelés nanchon ( « nations »). Chaque nanchon a ses propres caractéristiques ( sa couleur, ses comportements, ses musiques…). Les nanchon les plus populaires sont la nanchon rada et la nanchon petwo.
La nanchon rada est composée des lwas généreux et bienveillants, originaires d’Afrique et plus particulièrement du Dahomey. Elle représente les peuples Fons et Ewes, principalement. Leur couleur est le blanc, que chaque lwa associe à sa couleur spécifique. Les danses rada se distinguent par le fait qu’elles exigent trois tambours à cheville et sont souvent accompagnées par une cloche en fer appelée ogan.
La nanchon petwo, quant à elle, est composée de lwa propres au monde créole, à celui des anciens Noirs esclavisés qui sont nés à Saint-Domingue. Les lwa de ce panthéon se montrent souvent agressifs, animés par l’esprit de vengeance et de justice hérité de la Révolution haïtienne ( 1791-1804). On constate que cette nanchon permet, par les rites et la tradition, de conserver dans les mémoires des événements populaires de l’histoire du pays qu’on ne mentionne pas dans l’histoire officielle.
Les principaux lwa de la nanchon rada ( esprits bienveillants originaires d’Afrique)
– Les jumeaux Marassas, associés à saint Côme et saint Damien. Ces deux lwa sont plus anciens que tous les autres. Ils sont les premiers-nés de Bondye, le Dieu unique. On les reconnaît à leurs traits juvéniles et androgynes. Ces esprits symbolisent l’harmonie et la force, la chance et le malheur. Ce sont des messagers divins.
– Papa Legba dit « le Boiteux », associé à Saint Pierre mais aussi à saint Antoine l’ermite. Esprit omniscient et terriblement puissant, il est le chef de tous les lwa. Il est généralement représenté comme un vieil homme, brisé par l’âge, portant une sacoche et peinant à marcher. Son rôle est primordial : il ouvre la barrière qui sépare les humains du monde des lwa. Par conséquent il est toujours le premier à être invoqué au début de chaque cérémonie, qui ne peut d’ailleurs pas avoir lieu sans sa permission. Il est également le gardien des carrefours, des autels ( appelés ounfor) et des habitations.
– Grand’Ayizan, patronne des marchands. Dame âgée, elle est l’épouse de Papa Legba. On dit qu’elle aime se vêtir d’une robe blanche avec de grandes poches dans lesquelles elle garde des friandises pour les enfants. Elle est bonne conseillère, pourvu qu’on lui témoigne toujours respect et courtoisie. Grand’Ayizan est la protectrice des routes, des places publiques et du commerce qui en découle. Elle surveille également les portes et fait fuir les mauvais esprits. Dans les cérémonies, elle suit généralement l’apparition de son mari mais sa présence se fait souvent discrète.
– Damballa Wedo, associé à saint Patrick. Lwa réconfortant des sources et des rivières, il est communément appelé « le Serpent Arc-en-ciel ». Damballa Wedo se manifeste souvent sous l’apparence d’une couleuvre verte ou grise. En raison de son aspect physique, il n’est pas très doué pour échanger avec les humains.
– Ayida Wedo, déesse de l’Arc-en-ciel dite « le Serpent-Céleste ». Elle est l’épouse de Damballa Wedo. Figure maternelle, c’est un lwa au rôle cosmique : en s’enroulant tout autour du monde, c’est elle qui rend la Création possible.
– Agwe Tawoyo, associé à saint Ulrich. C’est un esprit originaire du Dahomey. Il règne sur les océans et commande aux créatures marines. Séducteur, il a des aventures avec plusieurs autres lwa. Lorsque les époux de ses amantes viennent se plaindre, il se contente de les menacer avec ses puissants canons. Agwe Tawoyo prend parfois l’apparence d’un poisson. Par conséquent, les initiés font toujours appel à lui près d’une étendue d’eau. Autrefois lorsqu’un Noir esclavisé disparaissait, ses amis se consolaient en disant que Agwe Tawoyo l’avait emporté sur son dos jus qu’en Guinée.
– La Sirène ( parfois appelée « Mami Wata »), épouse de Agwe Tawoyo. Elle est associée aux élites haïtiennes et se comporte comme une femme très coquette, ne parlant que le français. On la représente fréquemment sous l’aspect d’une sirène à queue de poisson, dotée d’une voix mélodieuse. Son peigne, dit-on, a le pouvoir de rendre riche celui qui le détient. De la famille des Ezili, elle est principalement honorée par les pêcheurs. Elle peut s’avérer dangereuse pour les enfants, qu’elle n’hésite pas à attirer vers le fond des eaux lorsqu’ils sont imprudents
– Ezili Freda, associée à la Vierge Marie ( plus particulièrement à la Mater Doloro sa). Elle est le lwa de la féminité et de l’amour, principalement liée aux élites ou à la classe moyenne. Elle est aussi la protectrice des foyers, des eaux douces et de la pureté. Sensuelle et raffinée, elle n’hésite pas à déchaîner sa puissance envers les hommes qui ne la respectent pas. On dit d’elle que, dans sa jeunesse, elle a été contrainte de vendre ses charmes par manque d’autres moyens. Pour cette raison, Ezili Freda est également la patronne des prostituées qui souhaiteraient échapper à leur condition.
– Ogou Feray, associé à saint Jacques le Majeur. Comme tous les membres de la famille des Ogou, c’est un esprit guerrier. Il est l’esprit des armées et le patron des forgerons. Ogou Feray lutte avec acharnement contre la misère. Sa couleur préférée est le rouge, il est d’ailleurs lié au feu et au coq rouge. C’est un amant d’Ezili Freda, qu’il retrouve près des points d’eau.
Les principaux lwa de la nanchon petwo
– Makandal, il est l’esprit de François Mackandal. Originaire du royaume du Kongo, il est réduit en esclavage, finit par prendre la fuite et devient le meneur de plusieurs actes de rebellions contre les colons. On dit de lui qu’il était un oungan, un prêtre vodou. Les colons parviennent à le capturer et il meurt brûlé vif en 1758. Toutefois, selon la légende vodou, il aurait réussi à se libérer du brasier et à échapper aux flammes. En tant que lwa il est présent en qualité d’envoyé des ancêtres
– Dessalines, il est l’esprit de Jean-Jacques Dessalines ( 1758-1806). Il fut le premier chef d’État et premier empereur d’Haïti. Pour ses actes au cours de la Révolution haïtienne ( 1791-1804), on l’éleva au rang de sen ( « saint »)
– Ezili Dantò, esprit protecteur des femmes et patronne des lesbiennes. Elle défend également les homosexuels et les bisexuels. Ezili Dantò est représentée sous les traits de la Vierge Noire de Częstochowa. Elle porte trois cicatrices sur la joue gauche, dues à un affrontement contre sa cousine Ezili Freda. Contrairement à cette dernière, c’est une femme du peuple : elle aime le rhum pur, le porc frit et fume des cigarettes sans filtre. En tant que mère célibataire, elle prend grand soin de sa fille Anaïs. Son histoire est malheureuse : elle serait l’esprit d’une guerrière haïtienne, ayant lutté pour l’indépendance, mais à laquelle on a coupé la langue. Par cet acte, les révolutionnaires désiraient l’empêcher de transmettre leurs secrets à l’ennemi. Ainsi les initiés « chevauchés » par Ezili Dantò ne parlent que par syllabes hachées ou en prononçant de pénibles « ké-ké-kéké-ké« . Son rôle est de protéger les enfants mais elle peut aussi être invoquée au sein d’un couple contre un partenaire violent
– Krabinay, esprit extrêmement violent, tout de rouge vêtu, qui inspire de la terreur aux non-initiés. Il peut toutefois être convoqué par l’oungan ou la mambo ( la prêtresse vodou) en cas de grande nécessité, pour remédier aux situations difficiles
– Ti Jan Petro, esprit dépeint comme un nain unijambiste ou sous les traits de saint Jean-Baptiste enfant. Il est plutôt associé à l’aspect ténébreux du vodou, lié à la magie offensive. Il est également connu sous d’autres identités telles que Ti Jan Dantò ( dans ce cas, on considère qu’il est le deuxième enfant d’Ezili Dantò)
La famille des Gédé
Enfin, on terminera ce périple à travers la culture haïtienne par la description de la famille des Gédé. Elle est très populaire mais souvent incomprise par les Occidentaux. Ces membres, bien qu’ils soient les esprits de la Mort, n’en sont pas pour autant des entités malsaines. Au contraire, ils nous rappellent que notre temps sur terre est limité, qu’il faut en profiter. Par conséquent ce sont des lwa très farceurs, qui aiment le rhum et parlent de façon grivoise. Ils apprécient particulièrement le piment. Capables d’une grande bienveillance, ils protègent les enfants. Leur symbole est généralement une croix noire. Les principaux membres de cette famille sont :
– Baron Samdi, chef de la famille des Gédé. Il a pour épouse Manman Brigit ( qui a plus ou moins la même place et fonction que lui). Baron Samdi est représenté vêtu d’un chapeau haut-de-forme, d’un costume de soirée noir et violet, tenant une canne et portant des lunettes de soleil dont un verre est cassé. L’un de ses rôles est de garder le passage qui mène à la « Guinée », le lieu où vont les âmes après la mort dans le vodou haïtien. Baron Samdi semble être un cas particulier chez les lwa, puisqu’il est honoré tant lors de rites rada que lors de rites petwo.
– Les trois autres Barons, parfois considérés comme d’autres aspects de Baron Sam di, parfois comme indépendants : Baron Lacroix ( symbole de l’individualisme et de la vie intense), Baron Cimetière ( protecteur des cimetières, c’est lui qui maintient les morts sous-terre et garde les vivants à l’air libre) et le Baron Kriminel ( associé à saint Martin de Porres, c’est un esprit vengeur. Il permet d’obtenir réparation pour des actes mauvais commis par des vivants ou des morts)
– Ti Malice ( originaire du Sénégal), esprit spécialiste des mauvaises plaisanteries et des actes malhonnêtes. Il est extrêmement paresseux et va souvent mettre son ingé niosité au service du moindre effort. Dans les contes haïtiens, il va de paire avec Tonton Bouki qui est un personnage très naïf et vraiment maladroit
Étudiant en licence d’Histoire, je suis passionné par les mythologies, la Fantasy et la culture geek en général. Je souhaite me lancer dans des études de journalisme après ma licence. Mon grand projet serait de créer un jour ma propre saga ! Pour l’instant, j’écris principalement de la poésie que je publie sur mon compte instagram, @lespoemesdenono