Le Taj Mahal et la politique nationaliste du BJP

Le Taj Mahal et la politique nationaliste du BJP

Depuis 2014, le BJP ou Bharatiya Janata Party : le Partie du peuple indien mené par le 1er ministre Narendra Modi dirige l’Inde en s’appuyant sur sa majorité absolue à la Chambre basse du Parlement avec 282 sièges sur 543. Cette position de force permet au BJP de mettre en œuvre une politique nationaliste, prônée par les fondamentalistes hindous depuis 1920 et dont le BJP est un épigone. Nationaliste dans le sens où cette politique s’appuie sur et défend l’Hindutva, doctrine considérant que l’Inde est une nation hindoue, niant la multiculturalité manifeste de cette dernière, élément sur lequel les pères de l’Indépendance du pays voulaient pourtant bâtir. Dans ce contexte, le fait que le Taj Mahal : monument le plus connu de leur pays, un des plus visités : accueillant près de huit millions de personnes par an, reconnu comme une des sept merveilles du monde moderne en 2007, fut commandé par un souverain musulman : le moghol Shah Jahan, enrage les élus et membres du BJP.

Un joyau de l’architecture moghole : entre héritage islamique et influence indienne

Le Taj Mahal, situé à Agra dans l’État de l’Uttar Pradesh, est considéré comme étant l’aboutissement de l’architecture moghole. Ce mausolée, dont la construction fut étalée sur près de 20 ans (1631-1648), est commandé par l’empereur Shah Jahan pour accueillir le cénotaphe de son épouse Mumtaz Mahal, puis le sien. Ce monument se fond parfaitement dans le mélange d’influences arabo-persane et indienne : élément récurrent de l’architecture moghole. Le mausolée en lui-même, reposant sur une plateforme de marbre de 10 000m2, comporte un splendide dôme, tout comme des iwans (pièce ouverte par un grand arc, donnant sur une cour ou un jardin), tous deux typique de l’art timuride (turco-persan), dynastie dont Shah Jahan descend. À cela il faut ajouter les jardins persans entourant le Taj Mahal, construits de façon symétrique, élément importé en Inde par les Moghols et notamment le fondateur de la dynastie Babur (XVe siècle). Enfin les 4 minarets identiques de 40m de haut, les passages du Coran dont 14 sourates complètes incrustées dans le marbre blanc, ainsi que les huit murs du mausolée renvoyant aux huit portes du paradis dans l’islam sont d’autant d’autres marques de références islamiques dans l’architecture du Taj Mahal.  Du côté des influences hindoues, on note le marbre blanc dont la couleur est symbole du deuil et de la pureté en Inde, de plus à l’époque le blanc est régulièrement la couleur des maisons des prêtres hindous. Ce marbre majoritairement extrait au Rajasthan montre la richesse de l’empire de Shah Jahan et donc de l’Inde par extension. Le monument est aussi construit au bord de la rivière Yamuna (affluent du Gange, fleuve mythique de l’Hindouisme) rivière sacrée pour les hindous. L’élément hindou le plus marqué dans l’architecture du Taj Mahal reste les 4 chhatris, kiosques surmontés d’un dôme, que l’on retrouve autour du grand dôme central. Cet élément est typique de l’art hindou, mais aussi repris très régulièrement par les Moghols dans leurs mausolées comme celui du grand-père de Shah Jahan Akbar près d’Agra mais surtout dans la ville de Fatehpur Sikri, à l’origine petite bourgade devenue capitale de l’empire durant le règne d’Akbar. Leur récurrence fait des chhatris le symbole de la fusion entre culture persane et hindoue, que les Moghols ont tenté de mettre en place entre les règnes d’Akbar et Shah Jahan entre le XVIe et le XVIIe siècle. 

Une symbolique qui dérange les nationalistes hindous

Malgré l’évident caractère pluriel du Taj Mahal, dont il suffit de s’intéresser à l’architecture pour s’en rendre compte. Le fait qu’il fut commandé par un empereur musulman, le rend inconciliable avec le dogme du BJP, dont des membres parmi les plus éminents ne considèrent pas le Taj Mahal et plus globalement les monuments construits par des souverains musulmans comme faisant partie du patrimoine national indien. Preuve en est le mausolée s’est retrouvé en 2017 exclu du patrimoine national de l’Uttar Pradesh, dirigé par Yogi Adityanath un prêtre appartenant au BJP. Ce dernier avait déclaré que « cela [le Taj Mahal] ne représente pas notre culture ». De même, cette exclusion avait été salué par le ministre de la culture de l’Uttar Pradesh : Laxmi Narayan Chaudhary. A la place le gouvernement de l’Uttar Pradesh promut des sites reliés au Râmâyana (récit mythologique de l’Hindouisme) ou même au Bouddhisme, c’est-à-dire des religions nées en Inde contrairement à l’islam. De plus cette « reconquête » par le patrimoine d’une région du nord de l’Inde, partie historiquement la plus influencé par l’islam, dû aux différents Etats musulmans s’y étant succéder, n’est pas indifférente à la volonté du BJP de faire de l’Inde le pays d’un peuple et d’une foi : les hindous. L’élu du BJP Yogendra Upadhyaya renchérit en arguant qu’il y avait « bien d’autres monuments à Agra », puis en promouvant la visite de temples, d’un gurdwara (lieu de culte sikhs : religion né en Inde) ou de Mathura : lieu de naissance supposé de la divinité hindoue Krishna. La nouvelle de cette exclusion du Taj Mahal du patrimoine de l’Uttar Pradesh fit un tollé dans l’Etat (composé à 19% de musulman sur une population de 200 millions) mais plus globalement en Inde, forçant à un rapide rétropédalage de la part des élus locaux du BJP.  Il fallut dès lors trouver un nouvel angle d’attaque pour Yogi Adityanath, qui déclara à la presse indienne : « Peu importe qui l’a fait construire et pour quelle raison. Il a été construit grâce à la sueur et au sang des ouvriers indiens. ». Cette polémique mis à part, pour l’opposition au BJP, le danger se trouve plutôt dans le fait que le Taj Mahal, déjà menacé par la surfréquentation touristique et la pollution, ne soit volontairement pas entretenu, puisque le monument ne figure pas dans le budget alloué à la préservation des édifices en 2017.

Une volonté de réécriture de l’histoire de l’Inde en rejetant son héritage pluriel

Quelques jours après la publication du livret touristique de l’Uttar Pradesh, des élus locaux du BJP s’engouffrent dans cette brèche pour jeter l’opprobre sur la période de domination musulmane de l’Inde. En parallèle, l’Hindu Mahasabha (organisation nationaliste, fondée en 1915, soutenant le BJP), par l’intermédiaire de son porte-parole Sanjay Jat, revendique le droit de prier pour les hindous sur le site du Taj Mahal car il serait construit sur les ruines d’un temple de Shiva « détruits par les Moghols » selon les mots de Sanjay Jat. Ce dernier alla jusqu’à affirmer à l’Agence France-Presse, que « si nécessaire, nous détruirons le Taj et prouverons l’existence d’un temple à cet endroit » . Il faut alors précisé qu’aucune preuve ne fut apporté pour corroborer cette thèse, qui en réalité reprend une ancienne théorie développée à la fin du XXe siècle par Purushottam Nagesh Oak, fondateur en 1964 de l’Institute for Rewriting Indian History (l’Institut pour la Réécriture de l’Histoire Indienne). Selon ce dernier Shah Jahan aurait acheté un palais de grès rouge au raja Jai Singh, qu’il aurait à postériori recouvert de marbre blanc, créant ainsi le Taj Mahal. En 2000 la Cour Suprême Indienne avait déjà rejeté la requête de Purushottam Nagesh Oaks de reconnaître qu’un roi hindou avait ordonné la construction du Taj Mahal. Pour revenir sur les revendications de l’Hindu Mahasabha, un tribunal leur avait déjà opposé une fin de non-recevoir, après avoir auditionné archéologues et historiens jugeant leur thèse absurde. Plus inquiétant, ces tentatives  de révision de l’histoire de l’Inde se retrouvent dans les manuels scolaires dans les États conquis par le BJP. En 2018 l’Etat du Maharashtra a pratiquement retiré la dynastie Moghol des livres scolaires. On voit ici la volonté du BJP d’effacer le passé moghol de l’Inde. Pour les élus du partis, les Moghols sont des envahisseurs, des persécuteurs qu’ils accusent d’avoir commis un génocide. Ainsi Sangeet Som, politicien appartenant au BJP, décrivait le Taj Mahal comme « une tâche [dans l’histoire indienne] construite par des traîtres ». Ce dernier renchérit, affirmant que « si cela est l’histoire, alors cela est très regrettable et nous changerons cette histoire, je vous le garantis », ces propos furent adressé par un porte-parole du parti :Nalin Kohli qui en tout en détachant Sangeet Som du BJP, reste dans la même idée, déclarant que « ce qui s’est passé durant l’histoire ne peut pas être effacé mais au moins être mieux écrit ». Cette vision est fortement contredite par Amita Paliwal (spécialiste du Sind à l’époque moghole, sujet sur lequel elle a rédigé sa thèse), cette dernière déclarant : « Contrairement aux Britanniques, les Moghols réinvestissaient tous leurs revenus générés en Inde dans le pays. Il existait une grande liberté d’expression et, bien que la religion d’Etat fût l’islam, chacun était libre de pratiquer la religion qu’il voulait. ». L’écrivain spécialiste de la mouvance nationaliste hindoue Nilanjan Mukhopadhyay, analyse quant à lui cette volonté de réécriture de l’histoire indienne par le BJP comme faisant partie d’une stratégie politique d’ensemble, visant à aliéner les musulmans peuplant le pays aux hindous. Il déclare : «  Leur objectif est de démontrer que la période moghole et musulmane a été un temps d’esclavage pour les hindous, et que les musulmans d’aujourd’hui doivent leur religion aux envahisseurs. Cela permet de créer de l’animosité envers les musulmans en les présentant comme des descendants de l’ennemi. » .

Jules Arranger 

Crédit photo : Pexels

 

Sources :

Isabelle Saint-Mézard, « L’Inde de Narendra Modi », Politique étrangère, no 4,‎ 2014, p. 125-136

Sébastien Farcis, « Inde : les hindous ultras enragent contre le Taj Mahal », Libération, 30 novembre 2017

 Éric Chaverou, « Le Taj Mahal : symbole de l’amour qui suscite bien des haines », Radio France, 16 août 2019

Julien Bouissou, « Cachez ce Taj Mahal que les extrémistes hindous ne sauraient voir », Le Monde,‎ 13 janvier 2017

 « Les malheurs du Taj Mahal », 6 novembre 2018, Paris Match

Yannick Van Der Schueren, « En Inde, le Taj Mahal devient la cible des fondamentalistes hindous », Tribune de Genève, 8 novembre 2017

Chris Bell, UGC, Social News Team, « Indian politician: ‘Taj Mahal built by traitors’ », BBC, 16 octobre 2017

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