Dix mois après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le bilan économique des États-Unis apparaît contrasté. Alors que le chômage progresse et que la croissance peine à s’affirmer, un seul secteur semble aujourd’hui tirer son épingle du jeu : celui de l’intelligence artificielle. Mais cette exception reste fragile. Dans un bilan partagé à ses employés et clients, les analystes de la Bundesbank soulignent que ce dynamisme repose en réalité sur une frénésie d’investissements difficilement soutenable et qui, faute de retombées rapides sur la productivité réelle. Pourrait n’entraîner qu’une nouvelle bulle spéculative, menaçant à terme d’aggraver la situation de l’économie américaine.
Pourquoi une situation économique si morose ?
Depuis l’arrivée en début d’année de l’administration Trump au pouvoir, les politiques protectionnistes et anti-migratoires ont soufflé un vent d’inquiétude sur les marchés et leurs acteurs. Qui, face à la situation, ont eu tendance à retirer leurs investissements dans le pays. Ce fut le cas début septembre 2025, d’Hyundai et LG. Les deux géants sud-coréens ont annoncé la suspension d’un investissement colossal de près de 350 milliards de dollars aux États-Unis. Une décision prise des suites d’une descente de la police fédérale de l’immigration sur les usines de ces derniers, où furent alors arrêtés près de 300 ingénieurs et architectes sud-coréens.
Ces travailleurs n’étaient pourtant pas là par hasard. Ces derniers devaient pourtant superviser la construction d’une gigantesque usine de puces électroniques afin de limiter la dépendance des États-Unis aux importations taïwanaises, sud-coréennes et japonaises. Des puces qui, rappelons-le, sont nécessaires à la construction de n’importe quel produit possédant des circuits intégrés : téléphones, voitures, micro-ondes, mais surtout le matériel militaire.
De ce contexte, résulte ainsi une situation économique difficile où presque seul le marché de l’intelligence artificielle permet encore à l’administration en place d’annoncer une croissance, estimée à 1,8%.

Ce marché est-il réellement un sauveur ?
Si ce marché à lui seul permet aujourd’hui à la croissance américaine d’afficher des chiffres positifs, c’est car des entreprises comme Google, OpenAi ou Amazon acceptent de dépenser sans compter dans des infrastructures et du matériel à la pointe de la technologie. L’objectif est de donner à leurs ingénieurs les meilleurs outils pour développer leurs modèles d’intelligence artificielle, avec l’idée en tête que le modèle ultime permettrait de transformer l’ensemble des secteurs en profondeur et d’en augmenter considérablement la productivité. Ce qui, à terme, promettrait une rentabilité gigantesque à celui ou celle qui commercialisera le modèle d’IA parfait. Ainsi qu’à une production décuplée pour les gouvernements ayant aidé la recherche.
Parmi les leaders du secteur, OpenAi apparaît comme une singularité. L’entreprise, malgré sa renommée, n’a jamais été rentable. Le modèle économique suivi par l’entreprise ne fonctionne que sur la promesse que les prêts et investissements seront rentables lorsque l’entreprise aura créé le modèle d’IA ultime. Permettant ainsi de contrôler entièrement le marché et d’y imposer ses prix. Un monopole qui, à l’image de celui de Google, serait dès lors légal car causé non pas par des pratiques subversives, mais dû à un produit tellement au-dessus de la concurrence que cette dernière ne pourrait que disparaitre.
Or, c’est cette promesse qui contribue aujourd’hui à renforcer la valorisation des entreprises en lien avec l’IA et à attirer de nouveaux investisseurs. On peut presque imaginer que l’intelligence artificielle agit comme une sorte de « moteur d’oxygène » pour l’économie américaine de 2025, dans une période où d’autres secteurs débutent eux un ralentissement. Le secteur de l’IA a le potentiel de tout relancer.
Mais, si pour une quelconque raison l’arrivée continue de nouvelle technologie par les entreprises de matériel informatique ou de serveur à l’image de Nvidia ou d’Oracle s’arrête, alors les modèles actuels d’IA arrêteront de s’améliorer. Risquant ainsi de provoquer une peur chez les investisseurs à qui l’on a vendu un rêve de rentabilité infinie. Une nouvelle qui risquerait de pousser ces derniers à arrêter leurs investissements, faisant ainsi chuter l’économie du secteur.
Les bons chiffres de ce domaine s’apparentent donc finalement plus à un mirage engendrant des dépenses exponentielles qu’au réel paradis promis par certains. En bref, une bulle spéculative est en train de gonfler. Reste à voir combien de temps les banques et les fonds d’investissement américains accepteront d’alimenter cette dernière avant de s’arrêter.
Dans ce cas, qui y gagne, et quels sont les risques pour l’économie ?
En quelque sorte, l’intelligence artificielle peut être comparée à une sorte de ruée vers l’or moderne.
Apparaissent tout d’abord les “vendeurs de pelles”, comme Nvidia, TSMC ou encore Oracle. Des entreprises qui tirent dès à présent des bénéfices bien réels. Eux fournissent le matériel, les infrastructures et les outils nécessaires à cette nouvelle fièvre numérique. Une position solide, car leurs revenus reposent eux sur des produits et des services concrets face à une demande déjà installée.
Arrivent ensuite les “chercheurs d’or”, dans notre cas les start-ups comme OpenAI ou Anthropic. Ces dernières dépendent des financements extérieurs, des levées de fonds et d’un enthousiasme collectif en partie propulsé par les promesses propagées par les créateurs de ces dites start-up. Leur richesse est encore théorique, et leur modèle économique fragile. Ce sont eux à l’origine de cette bulle. Et, si cette dernière venait à exploser, ils en seraient les premiers affectés. Englouties par une réalité où l’IA risque difficilement d’atteindre aussi tôt les objectifs promis.
Et entre ces deux mondes se trouvent des hybrides : Microsoft, Google, Amazon. Eux investissent massivement tout en produisant pour eux-mêmes et pour les autres des infrastructures liées à l’exploitation de cette technologie. Ils avancent avec prudence, car déjà rentables, ces géants sont partagés entre la promesse d’une immense rentabilité future et le risque d’un pari trop ambitieux.
Tandis que pour le reste de l’économie, le danger est bel et bien réel. Si, à l’image de la crise des subprimes de 2008, la bulle venait à éclater brutalement, l’État américain comme les entreprises les plus impliquées dans le secteur en sortiraient profondément affaiblis voire détruites. Une fois fragilisées, les entreprises multisectorielles seraient-elles bien moins enclines à continuer à investir et à se développer dans d’autres domaines où elles étaient pourtant déjà engagées. Propageant alors la crise à l’ensemble de l’économie nationale. Avant de gagner, par effet domino, les marchés mondiaux. À l’instar, encore une fois, de la crise de 2008. Expliquant ainsi les inquiétudes récentes de la Banque fédérale allemande.
Samuel Krikke
Crédits photos : Deutsche Bank Research; underlying GDP measured as real final sales to private domestic purchasers; tech spending includes the software and IT equipment components of fixed investment and domestic sales; Pexels