La cour suprême de justice de Panama a déclaré, le 31 janvier 2026,
“inconstitutionnel” le contrat de concession entre l’Etat panaméen et la firme
hongkongaise CK Hutchison. Retour sur l’histoire d’un pays qui ne peut s’écrire sans celle de son canal.
Le lien entre le Panama et son canal est très fort. L’existence du pays est liée à la volonté d’États étrangers d’y créer un passage. Dès 1524, Charles Quint imagine un canal au Panama. Il permettrait de réduire la distance en bateau entre les deux plus grands océans : l’Atlantique et le Pacifique. Au XIXe siècle, un Français commence la création d’un canal. Ferdinand de Lesseps a déjà réalisé le canal de Suez. Il obtient une concession du territoire du canal de 99 ans de la Grande Colombie, qui regroupait l’Equateur, le Venezuela et le Panama. Le projet rencontre rapidement des difficultés : pluies tropicales, catastrophe sanitaire et glissements de terrains ; en 7 ans le projet fait près de 22 000 morts, majoritairement antillais.
Au XXe siècle, les Etats-Unis souhaitent reprendre le projet. Alors que la Colombie s’y oppose, en 1903, avec l’appui américain, le territoire panaméen fait sécession de la Colombie. Le contrôle du canal est donc repris par les Etats-Unis en 1904. Avec le traité Hay-Bunau-Varilla, l’isthme devient un territoire américain au cœur du pays. En 1914, le canal de Panama est inauguré. Il comprend des écluses et une zone de 425 km² a été inondée.
À partir des années 1950, les critiques contre le canal et la présence américaine augmentent. En 1977, le traité Torrijos-Carter prévoit une restitution progressive du canal à l’État panaméen. Le démantèlement des bases militaires et la restitution du canal commencent, et en 1999, il est entièrement restitué au Panama.
La gestion de la voie maritime est confiée à l’Autorité du canal de Panama (ACP). L’entité publique autonome reverse une partie de ses revenus à l’Etat. Ainsi, selon l’article de Sylvain Domergue, entre 2000 et 2023, l’ACP avait reversé 28 milliards de dollars au Trésor panaméen. Quatorze fois plus que tous les revenus reçus par le Panama durant les 85 ans de la présence américaine. Avec 5 % des échanges maritimes mondiaux qui transitent par le canal, il est un enjeu majeur de l’économie panaméenne. Malgré tout, l’isthme continue d’attirer l’attention des pays étrangers.
Les intérêts américains en danger ?
Le canal de Panama est un lieu de tensions entre Pékin et Washington. La Chine a lancé, en 2013, un projet à travers le monde pour étendre son influence : les “Nouvelles routes de la soie”. En 2017, le Panama a été le premier pays latino-américain à faire partie du programme chinois. Pékin a investi 1,4 milliard de dollars, en 2024, pour améliorer les infrastructures panaméennes. Les investissements chinois ciblent surtout les routes et les télécommunications. Toutefois, en février 2025, le président du Panama a annoncé le retrait du pays du projet des “Nouvelles routes de la soie” quelques jours après sa rencontre avec le Secrétaire d’Etat américain.
Depuis le début de son mandat en 2025, Donald Trump affirme souhaiter “reprendre” le contrôle sur le canal de Panama. Selon Washington, la Chine exerce une influence dangereuse pour les intérêts américains sur le canal. Donald Trump accuse les autorités panaméennes de faire trop payer les Etats-Unis par rapport à la Chine, ce qui est, selon lui, lié à la présence de la société hongkongaise Hutchison Port.
Le 29 janvier 2026, l’administration américaine s’est donc réjouie de la décision de la Cour suprême de justice de Panama. Cette dernière a déclaré “inconstitutionnel” le contrat de concession entre l’Etat panaméen et la firme hongkongaise CK Hutchison. La société disposait de deux ports situés aux deux extrémités du passage du Panama. Selon la Cour, la concession avait des clauses avantageuses pour l’entreprise, au détriment de l’Etat panaméen. Ainsi, les conditions de renouvellement des deux contrats n’ont pas fait l’objet
d’appel d’offres et le groupe n’a pas versé 1,2 milliard de dollars de taxes à l’Etat panaméen.
“La Chine est directement menacée”
Selon Tabita Rosendal, spécialiste de la politique étrangère chinoise à l’université de Lund (Suède), “c’est la première fois que la Chine est directement menacée” par la pression des Etats-Unis sur un pays d’Amérique latine. La décision de la Cour ne devrait pas provoquer de changement pour les navires chinois et internationaux. Les deux anciens ports de CK Hutchison sont temporairement exploités par l’entreprise danoise Maersk. Néanmoins, le nouveau gestionnaire sera probablement validé par les Etats-Unis et risque donc d’être plus attentif aux embarcations chinoises.
Du point de vue de Pékin, cette décision, prise par la Cour suprême de justice de Panama, annonce que Washington peut désormais avoir un impact sur l’économie chinoise extérieure. Donald Trump souhaite limiter l’influence chinoise sur le canal ainsi que sur tout le continent américain.
Tabita Rosendal affirme que l’inquiétude essentielle de Pékin est “l’effet domino”. Si d’autres pays suivent l’exemple du Panama, les investissements chinois en Amérique latine pourraient être moins fréquents. Au Panama, une entreprise privée hongkongaise est impliquée, mais à l’avenir, il pourrait s’agir de groupes publics dans tout le continent. Ainsi, si Donald Trump peut faire en sorte que les accords soient annihilés, les pays latino-américains risquent de ne plus vouloir passer d’accords commerciaux avec la Chine, qui reste pourtant l’un des partenaires commerciaux les plus importants en Amérique latine.
Camille Couillaud
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Étudiante en information-communication et LLCER espagnol, je souhaite faire du journalisme mon métier. Je suis infiniment curieuse ! Je m’intéresse aux cultures latinoaméricaines mais aussi aux questions d’actualités : web, environnement ou sport tout m’intéresse !