De RuPaul à Nicky Doll, en passant par William Dorsey Swann, les drag queens sont présentes dans la sphère culturelle depuis le XIXème siècle. Les États-Unis d’Amérique, connus pour être le berceau du drag, ont vu naître une émission révolutionnaire : RuPaul’s Drag Race. Aujourd’hui, RuPaul et la franchise Drag Race France propulsent cet art queer sur le devant de la scène mondiale. Mais derrière les paillettes et le spectacle, le drag reste un terrain politique, questionnant les normes de genre et défendant l’inclusion.
William Dorsey Swann, né esclave en 1858 dans le comté de Washington aux États-Unis, est un activiste bien connu dans le milieu queer et la pop culture. Vous ne connaissez pas son nom ? Retenez-le bien, la première drag queen de l’histoire est bel et bien née au XIXème siècle. Swann est la première activiste militante en faveur de la cause LGBTQ+ et du nouvel art qu’il vient de créer : le drag.
Visionnaire dans une Amérique divisée : un pari risqué
L’art du drag est politique, et ce depuis sa naissance. Pour réussir à démocratiser et atteindre les droits et libertés que possèdent les drag queens contemporaines, certaines pionnières en la matière en ont laissé des plumes. William Dorsey Swann, la première jamais connue dans le monde, souhaite simplement se faire une place dans les réseaux LGBTQ+ de l’époque.
Dans l’Amérique queer d’antan, les communautés noires et blanches sont divisées. La persistance d’une ségrégation raciale et culturelle se ressent dans tout le pays, et ici au cœur même d’une minorité réduite au silence par la société. Seulement, la ville de Washington D.C. se démarque par son métissage au sein de la communauté queer. Selon un rapport de préservation historique de la capitale, “Lafayette Square à D.C., adjacent à la Maison-Blanche, était un lieu de drague pour les hommes gays, noirs ou blancs”.
La Liberté guidant le drag
Swann se fraie un chemin dans cet univers interdit et va même plus loin : il est l’organisateur des premiers “bals drags”. Alors, il décide de s’inspirer de l’une de ses fascinations : les “reines de la liberté”. À l’époque, chaque quartier de D.C. était représenté par une femme qui personnifiait la liberté des personnes noires, suite à l’abolition de l’esclavage aux USA. Elles étaient couronnées à l’occasion du défilé d’émancipation de la capitale.
C’est sur cette idée que notre chère hôte précurseuse organise ses premières soirées clandestines. Ses convives, tous des hommes noirs, enfilent vêtements féminins ou costumes masculins, tout en se déhanchant sur des musiques folkloriques. Une façon de danser sort du lot et émerge comme genre à part entière : le CakeWalk. À ne pas confondre avec le CatWalk (podium sur lesquels défilent les modèles lors de présentations de mode), cette nouvelle façon de bouger est politique. L’objectif est de se moquer de la gestuelle maniérée des riches bourgeois blancs, souvent propriétaires de plantations. À l’issue de ces soirées “mondaines”, une reine du bal est élue lors de compétitions de danse.
Le 12 avril 1888, Swann est arrêtée par les autorités de D.C. parce qu’il porte une robe en satin crème. Il est le premier symbole de la résistance queer : arrêtée pour s’être travesti en femme. L’émergence du futur terme “drag-queen” est apparu suite à son auto proclamation en tant que “queen of drag”. Au fur et à mesure que la popularité de Swann s’accroît, un collectif se crée autour de lui. C’est la naissance des maisons de drag queens avec la “House of Swann”.
La démocratisation d’un nouvel art : du voguing à la ballroom
La tradition des “bals drags” du XIXème siècle renaît de ses cendres dans la ville de tous les possibles : New York. Dans les années 1970, les participants étaient invités à défiler sur un CatWalk vêtus de leurs plus belles tenues. À l’issue de ces concours étaient décernés plusieurs prix en fonction de la qualité des prestations proposées par les participantes. Les spectateurs pouvaient y voir en majorité du voguing. Cette nouvelle danse, basée sur les mouvements des mannequins comme dans le magazine Vogue, apparaît à la même époque. Liant gestuelle fluide, angulaire et rigide du corps, le voguing a été introduit par la communauté LGBTQ+ afro et latino-américaine aux USA.
La discrimination raciale reprenant le dessus, les “bals drags” commencent à se faire connaître. C’est alors que les communautés afro et latino-américaines se font dépasser par les blancs, et surtout lors des compétitions qu’elles ne gagnent plus. Les communautés racisées commencent à se sentir exclues : une nouvelle forme de ségrégation intra-communautaire fait surface. C’est la naissance des ballrooms.
Petit à petit, une nouvelle communauté composée des exclus se crée autour d’un environnement bienveillant, d’acceptation et d’amélioration permanente d’une culture alternative. Un espace de considération sociale et de liberté d’expression se crée sans crainte d’être rejeté ou jugé. Les communautés racisées mettent en place une “bulle anti-discrimination”. Le ballroom et le voguing sont intimement liés. Ils puisent tous deux leur origine dans une quête identitaire et d’acceptation au sein d’une société on ne peut plus excluante.
RuPaul’s Drag Race : l’émission créatrice d’étoiles du drag
Bien plus qu’une icône de la pop culture, RuPaul (dont les pronoms sont “il” en civil et “elle” dans son personnage drag) est le symbole d’une révolution culturelle et médiatique dans le milieu drag. RuPaul Andre Charles est né à San Diego en 1960. Après plusieurs petits boulots comme vendeur de voitures d’occasion à Atlanta, il déménage à New York dans les années 90. Élue “Reine de Manhattan” par les clubbers, RuPaul se produit dans des bars et boîtes de nuit locales de l’île New-Yorkaise. Ses shows sont remarqués par les publics et la notoriété de la drag queen décolle à une vitesse phénoménale. Du haut de ses 1m92, RuPaul se démarque avec ses différents rôles dans le cinéma indépendant, et surtout avec la sortie de sa chanson “Supermodel” : le tube de l’année 1993.
En 2009, elle lance sa propre émission où des drag queens sont en compétition face à un jury : RuPaul’s Drag Race. Le but ? Élire la meilleure drag queen. L’émission plaît. Elle est renouvelée pour plusieurs saisons : la machinerie RuPaul est lancée. Le drag devient une industrie et se démocratise sur le petit écran. Cet art méconnu du grand public entre chez les Américains par la grande porte afin de trouver son public. Après 17 saisons inédites aux USA et plusieurs autres dites “All Stars” (où les candidates des différentes saisons s’affrontent), le succès de la franchise ne cesse de croître.
L’émission s’exporte dans le monde entier !
Le concept plaît ! Et pas seulement aux Américains. Les téléspectateurs du monde entier, queers ou alliés, sont à fond derrière l’émission. Pour satisfaire tous les publics, RuPaul décide de mettre son concept au service du divertissement international : la franchise “Drag Race Thailand” est lancée en 2018. S’ensuivent “Drag Race España”, “RuPaul’s Drag Race UK”, “Canada’s Drag Race”, et sur le service public français “Drag Race France”. Présentée par Nicky Doll (participante de la saison 12 de Drag Race USA), la version française met en avant les drag queens de l’hexagone et au-delà. Le savoir-faire à la française s’invite comme une évidence, la mode et la culture du cabaret faisant écho tant dans le drag que dans l’héritage culturel français. L’un des objectifs de l’émission originelle et ses déclinaisons reste le même : rendre visible la culture drag et déconstruire les préjugés et stéréotypes vis-à-vis de cette forme d’art.
Politique et drag, deux indissociables
Comment parler de l’expansion du drag sans aborder ses aboutissants politiques ? Le Filip, gagnante de la saison 3 de “Drag Race France” évoque les difficultés qu’ont les drag queens face à leur nouvelle exposition médiatique. Le drag est souvent représenté comme une menace par les partis d’extrême-droite en France, et au-delà. Par exemple, une polémique devenue particulièrement médiatisée est les séances de lecture proposées par des drags pour des enfants.
Le drag est devenu un champ de bataille symbolique. Il met en avant des enjeux sociétaux plus larges : l’inclusion, la liberté d’expression et l’acceptation des identités queer.
Iban Guimont
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