Qu’est-ce que je vais regarder ce soir ? Une question qu’on se pose sans cesse. Revoir pour la dixième fois un film ou une série qu’on connaît par cœur ? Se fier aux recommandations passionnées de nos proches, même si on sait qu’on ne les suivra probablement pas ? Se lancer dans un classique qu’on croise partout sans jamais vraiment s’y mettre ? Pendant qu’on tergiverse, dix minutes filent, il faut choisir. Alors, on appuie sur play, au hasard, sur une série dont on a juste entendu parler, sans trop savoir pourquoi elle fait parler d’elle : Fleabag
Deux saisons, douze épisodes, des questionnements, du rire, des larmes. On suit le personnage principal, Fleabag, incarné et écrit par Phoebe Waller-Bridge. La série commence et on se retrouve face à Fleabag, haletante, qui attend l’arrivée de son coup d’un soir. Elle explique, stressée, toutes les étapes qu’elle a réalisées pour se retrouver là : recevoir le message du mec à deux heures du matin, prendre une douche, se raser, boire une demi-bouteille de vin. Le plan est serré et tremblant. Elle débite ses répliques, mais on comprend : Fleabag ne parle pas dans le vide, elle fixe la caméra. Elle brise le quatrième mur et s’adresse directement au spectateur. Cette première minute plante le décor : Fleabag est une femme trentenaire qui oscille entre deuil, problèmes personnels, une dynamique familiale compliquée et sa vie de femme. Elle cache tous ses problèmes derrière un sarcasme omniprésent et une vie sexuelle active. Toute la série repose sur un rythme rapide, avec des coupes sans fioritures qui accélèrent la mise en scène. Les plans sont souvent au niveau de l’épaule, elle s’adresse directement à la caméra, tout est pensé pour immerger le spectateur dans la série.
Briser le 4ème mur
La force de la série réside dans le jeu de passe-passe entre la protagoniste et le spectateur. Ce simple regard caméra fait toute la différence. Le spectateur ne regarde pas simplement la série, il est dedans. Fleabag va partager une blague, des informations sur certains personnages, directement à la caméra. Briser le quatrième mur n’est pas révolutionnaire, mais la manière dont Phoebe Waller-Bridge l’exploite est très fine et cruciale pour la série.
On comprend vite que si elle s’adresse directement aux spectateurs, c’est qu’elle n’a personne d’autre à qui parler. L’utilisation du regard caméra change à la fin de la saison 1 : tout au long de la saison, le public est son complice, elle partage pensées et blagues. Mais lorsqu’on découvre qu’elle cache une culpabilité, un mal-être, elle retourne la situation. Fleabag se sent harcelée, étouffée par la caméra. Le lien de complicité se transforme en lien d’agressivité. Ce regard caméra n’est pas simplement un substitut à une intrigue mal écrite, mais apporte une profondeur réelle à la série. Dans la saison 2, Fleabag est chez le psy, lors d’une séance offerte par son père, et elle lui demande si elle a des amis. Fleabag lui répond «oui, plein» en regardant directement la caméra. Les spectateurs sont ses amis, «ils sont toujours là».
Fleabag : la transgression des tabous
La série ne se cache pas derrière les tabous. Dès la saison 1, elle est subversive avec la sexualité, ce qui était plus rare à l’époque. On le voit dès la scène d’ouverture où Fleabag s’adresse directement à la caméra en plein acte sexuel, qu’elle commente ouvertement. À une époque où les scènes de sexe sont souvent utilisées abusivement dans le cinéma. Dans Fleabag, elles sont toujours justifiées par l’intrigue ou la psychologie du personnage. La série s’inscrit dans une période de démocratisation du plaisir féminin et de déconstruction des tabous liés à la féminité. .
D’autres œuvres ont contribué à cette dynamique : la série Insecure (2016) montre des femmes noires qui parlent ouvertement de désir et de plaisir, et Girls (2012–2017) met en scène des corps féminins réels et aborde la masturbation, le consentement ou les rapports compliqués au désir.
Dans Fleabag les scènes de sexe ou qui parlent plus largement de féminité sont toujours justifié par des propos pour profond. Parmi les scènes cultes de la saison 1, épisode 2, celle où Fleabag sent arriver ses règles, est particulièrement marquante: dans le métro, elle se met à imaginer tous les passagers chantant de manière intense et torturée, comme si chaque sensation devenait soudain plus forte et plus dramatique pendant ses menstruations. Quelle aubaine de parler de cycle menstruel dans une série!
Mais la scénariste ne s’arrête pas là. Phoebe Waller-Bridge dirige Fleabag, voguant d’un tabou à l’autre et prenant un malin plaisir à faire remonter à la surface tout ce que la télévision préfère généralement garder sous le tapis. Dans la saison 2, la religion devient centrale, notamment avec l’arrivée du « Hot Priest », c’est vraiment le nom du personnage. Fleabag déconstruit l’image sacralisée et intouchable de la religion : elle louche sur une peinture représentant Jésus d’un œil lubrique, lit la Bible dans son bain et s’y trouve émoustillée. La série développe toute l’intrigue autour de sa relation ambiguë avec le prêtre.
Le personnage de Fleabag est en lutte quotidienne contre le deuil. Elle a perdu sa mère, puis sa meilleure amie, dont la mort – un suicide accidentel – la marque profondément. Peu à peu, la série révèle les circonstances de ce drame, et Fleabag s’en sent responsable. Elle peine à accepter ses pertes et à apprendre à vivre avec ce vide. Lors d’un flashback poignant, elle confie à son amie : « I don’t know what I have to do with it. With all this love I have left for her. I don’t know where to put it. » Son amie lui répond simplement de lui donner cet amour, mais elle la perd peu après. Cet enchaînement tragique la brise et explique en partie son sarcasme, son humour sombre, ainsi que son rapport ambivalent au sexe. Cette culpabilité la hante tout au long de la série et impacte toutes ses autres relations, tant avec son père qu’avec sa soeur…
Fleabag au-delà de l’écran : théâtre, script et fandom
Malgré un scripte écrit à la perfection, les deux saisons n’ont pas rassasié les fans. Sans atteindre de suite car la fin termine en beauté la série, les fans veulent autre chose à se mettre sous la dent. On retrouve plusieurs projet déclinés autour de ce projet.
Après le succès de la série, Phoebe Waller-Bridge a décidé de rejouer la pièce de théâtre Fleabag, qui est l’œuvre originelle ayant inspiré l’adaptation télévisée. En 2019, elle remonte seule sur scène à Londres puis à New York pour offrir une dernière version du monologue, plus cru, plus intime et plus proche de l’esprit initial du personnage. Le triomphe de la série a ravivé l’intérêt pour la pièce, permettant à ce retour d’être un véritable événement culturel. Cette reprise est d’ailleurs captée par le National Theatre Live, ce qui donne à Fleabag une nouvelle vie sur un autre support, prolongeant encore l’univers créé par Waller-Bridge.
Le script de la série Fleabag a été rendu public, ce qui permet d’accéder à une dimension de l’œuvre que l’écran ne montre pas entièrement. En lisant le texte, on découvre une autre couche narrative : les didascalies précisent l’état intérieur du personnage, les intentions de jeu, les sous-entendus émotionnels ou comiques que la caméra ne capte pas toujours. Le script révèle aussi la précision de l’écriture de Phoebe Waller-Bridge, son rythme, ses choix de silence ou de rupture, et la manière dont elle construit la complicité avec le public. Ainsi, le texte publié devient un élément transmédia à part entière, offrant une expérience complémentaire à la série et permettant d’en comprendre plus finement la tonalité, les nuances psychologiques et l’architecture dramaturgique invisible à l’écran.
La communication numérique autour de Fleabag et le rôle du fandom constituent un élément important du transmédia. Même si Phoebe Waller-Bridge n’a pas créé une stratégie marketing massive en ligne, la série a rapidement généré une activité intense sur les réseaux sociaux : mèmes, citations cultes (“Hair is everything”, “Hot Priest”), vidéos d’analyses ou réactions de fans. Ces contenus produits par la communauté permettent de prolonger l’expérience de l’univers de Fleabag au-delà de l’écran, de créer des discussions autour des thèmes de la série (sexualité, humour noir, solitude, religion) et d’élargir son impact culturel. Le fandom devient ainsi un support narratif parallèle, où l’interprétation, la créativité et le partage collectif enrichissent l’œuvre originale et participent à sa visibilité internationale.
Douze épisodes, deux saisons, un personnage excentrique et attachant, une fin inoubliable : Fleabag est l’une des séries de la décennie qui marquera à jamais ses spectateurs.
Marie Caro
Crédit photo : instagram @bbcfleabag
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