Au Pays-Basque, la musique fait partie intégrante de la culture depuis toujours : se démarquant comme marqueur identitaire. Depuis 1993, la peña Haiz’Egoa et ses différents membres participent à la vie de cette culture. Entre héritage linguistique, modernité et transmission intergénérationnelle, Laurent Roux, Jean-Marc Abadie et Laurent Celhaiguibel-Petriat racontent leur relation avec la “musika” qui unit tout un territoire.
Euskal Herria, ou Pays-Basque dans sa traduction française, est un territoire empli d’une culture prononcée, et surtout à travers sa musique. Les Fêtes de Bayonne, fêtes de villages et autres festivités possèdent un point commun : la place prépondérante de la musique. En 1993, plusieurs “copains” de rugby créent un collectif (peña) appelé Haiz’Egoa. Cette association prend de l’ampleur et se diversifie. En 1999 notamment : le chœur Basque d’hommes Haiz’Egoa Kantuz prend vie. À travers leurs parcours, Laurent Roux, Jean-Marc Abadie et Laurent Celhaiguibel-Petriat racontent comment la musique façonne et transmet l’identité Basque.
Un bref rappel historique
Depuis le 17 juillet 1936, date de la tentative de coup d’État de Franco, l’identité multiculturelle Espagnole, et par filiation Basque, est profondément modifiée. Suite à la victoire des nationalistes franquistes en 1939 lors de la guerre civile, le régime de Franco s’impose et la dictature est instaurée. L’ultranationalisme espagnol, le catholicisme conservateur, la répression politique et la volonté d’uniformisation centrée autour de l’Espagne se précisent.
“España, una, grande y libre” : cette devise s’oppose aux identités régionales fortes. La Catalogne, la Galice ou encore le Pays-Basque ne sont plus que menaces. “L’euskara” (langue basque) est désormais une interdiction publique. Tout ce qui se rapproche de la culture locale est proscrit : la musique se fait toute petite. Une résistance culturelle est engagée par des prêtres, des militants et des professeurs déterminés à perpétuer l’histoire millénaire des Basques. C’est la naissance des ikastolas (écoles basque clandestines).
Le 20 novembre 1975, Francisco Franco meurt, et le Pays-Basque renaît. Jean-Marc nous explique qu’après cette libération dictatoriale, l’essor de la musique basque est décuplé. Les chanteurs sont engagés, les chansons racontent le passé, parlent d’oiseaux à qui les ailes ont été coupées, et d’un avenir culturel local radieux.
Haiz’Egoa : la bande de copains…qui a bien évolué
Cinquante-trois chanteurs, quatre musiciens et une cheffe de chœur : bienvenue dans la chorale Haiz’Egoa Kantuz. Créée en 1999 par une bande de copains, Haiz’Egoa est une peña bayonnaise. Pour les membres-fondateurs de l’association, dont Laurent R., monter une chorale comme leurs anciens était une évidence. Cette envie de partager à travers la musique est le témoin d’un marqueur sur le plan local, d’un phénomène collectif et intergénérationnel. Toutefois, avec une volonté de moderniser et de se démarquer en termes d’univers musical.
Parfois du gospel, du Rock’n’Roll ou encore des “medleys” internationaux accompagnés de chorégraphies endiablées : Haiz’Egoa Kantuz sait réinventer les genres musicaux à sa sauce. Mais avant tout, le but de la chorale est de faire vivre la langue Basque qui a failli être éradiquée.
Musique et Basque : une relation fusionnelle
Le Basque, considéré par certains comme un isolat linguistique, est l’une des plus vieilles langues au monde. Ses racines sont difficiles à retracer. Apprise par beaucoup d’élèves dès la maternelle, elle reste néanmoins un défi d’apprentissage pour jeunes et moins jeunes. Pour beaucoup, la musique est un premier pas marqué au sein de cette culture locale, souvent transmise de génération en génération.
Jean-Marc, membre de la peña et de la chorale d’Haiz’Egoa explique que depuis ses treize ans, il chante en Basque. Dès ses seize ans, il décide d’apprendre la langue Basque qu’il considère comme un facteur d’intégration incontournable. Être “euskaldun” (locuteur de la langue Basque) est un “plus” dans la reconnaissance communautaire, cela amène vers un grand sentiment d’appartenance. Les Basques se reconnaissent entre eux grâce à la langue. Pour Laurent R., parler la langue n’est pas indispensable pour chanter. La clef ? C’est la bonne prononciation des paroles !
L’été au Pays-Basque
La montagne, la plage et surtout les Fêtes de Bayonne : ah le Pays-Basque ! Entre terre et mer, un bol de festivités est assuré. Déambulez dans le Grand ou le Petit Bayonne (quartiers de la ville) pendant les Fêtes, et vous entendrez des txistu (instrument traditionnel Basque), les chants des festayres (participants à des fêtes locales) et très certainement la chorale Haiz’Egoa Kantuz chantant leur vision de la belle fête. Jean-Marc et Laurent R. expliquent la polémique concernant les sonorisations extérieures durant les Fêtes de Bayonne. Des installations proches de boîtes de nuit en plein jour, diffusant du Dassin ou du Sardou. Pour eux, les belles Fêtes de Bayonne sont synonymes de musique vivante, de partage culturel et intergénérationnel. A contrario, plus profond dans les provinces Basques, la musique vivante est mise à l’honneur. Les groupes locaux y sont plus présents et participent activement à la transmission, comme avec les groupes Oskorri ou En Tol Sarmiento.
Les différents concerts d’été d’Haiz’Egoa, appelés “Uda da !”, signifiant “C’est l’été !” replacent au centre la musique vivante. Laurent C. affirme que le public est varié. Les touristes de passage sont souvent surpris par le style différent d’Haiz’Egoa, souvent comparé aux chœurs d’hommes plus “classiques”. Il raconte également l’histoire d’une certaine Maïté, 65 ans, habituée et fidèle des concerts de la chorale. Présente toujours en avance, elle ne loupe aucune représentation. Pour Laurent C., chanter est presque charnel, physique : c’est un besoin vital.
Des hommes fiers de transmettre, de représenter
La chorale est l’exemple parfait de la cohésion intergénérationnelle. Elle rassemble jeunes et vieux, pères et fils, et chamboule même les normes de genre. La cheffe de chœur, celle qui les dirige, se genre au féminin : Maialen Errotabehere.
Pour Laurent C., intégrer Haiz’Egoa Kantuz a été une rencontre avec un groupe de copains dans lequel il s’est senti intégré et accueilli. Les choristes souhaitent rendre fière leur cheffe de chœur. Elle est à la fois la maîtresse, l’ex-femme, la maman, la pote et la grande soeur. Et par-dessus tout, transmettre leur passion et la culture qui leur est chère au public.
Laurent C. conclut ses propos en parlant de la chanson “Mundu Berri Batentako” de Niko Etxart. Ses paroles sont actuelles, traversent les générations : “C’est le Jean-Louis Aubert Basque”. Haiz’Egoa, c’est la même chose, différentes générations souhaitant faire passer des messages forts avec simplicité, authenticité et une fierté locale.
