La perquisition de la librairie Violette and Co à Paris relance les débats autour des livres engagés et du rôle des librairies indépendantes. À Bordeaux, plusieurs libraires dénoncent un climat tendu, témoignent de leur stupeur mais aussi de leur volonté de poursuivre leurs engagements.
Au fond de la pièce, derrière le comptoir, une petite affiche illustrée en noir et blanc. De dos, un policier. Sur son gilet pare-balles est inscrit : « VIOLENCE ». Une image simple, mais difficile à ignorer. Elle donne d’emblée le ton.
À l’intérieur de la librairie Les 400 coups, les BD, romans et essais occupent la majeure partie de ce petit espace. Les étagères en bois, chargées de livres jusqu’au plafond, recouvrent les murs. Au centre, un petit îlot fait office de support d’exposition : des livres y sont posés, comme des invitations silencieuses à être ouverts. On tourne autour, lentement. On lit des quatrièmes de couverture. Le temps ne semble pas presser ici. Récits féministes, luttes sociales, Palestine et liberté d’expression… Ici, les livres ne sont pas seulement des objets à vendre, ils servent aussi à penser et à débattre.
Une perquisition jugée disproportionnée
Le 7 janvier dernier, cinq policiers et un procureur perquisitionnent la librairie parisienne Violette and Co. Leur objectif : saisir un livre de coloriage pour enfants intitulé From the River to the Sea. Surprise à l’ouverture, l’équipe affirme qu’aucune interdiction ni décision de justice ne lui avait été notifiée avant l’intervention.
Connue pour son catalogue féministe et LGBTQIA+, la libraire avait déjà été vandalisée l’été dernier après avoir mis en avant cet ouvrage au titre jugé polémique. Détourné dans certains contextes politiques, il peut aujourd’hui être interprété comme un appel à la disparition de l’État d’Israël. À l’origine, il était porté par l’Organisation de Libération de la Palestine.
Violette and Co dénonce une intervention disproportionnée, opaque et une grave atteinte à la liberté d’expression. Dans leur communiqué, elle affirme que cette procédure a pour intention de surveiller, intimider et dissuader. Elle rappelle aussi qu’une plainte déposée après le vandalisme subi l’été dernier aurait été « perdue » par les services. Une affaire qui dépasse Paris et résonne jusque dans les librairies bordelaises.
Un climat de plus en plus hostile
Depuis plusieurs mois, les librairies indépendantes sont la cible de dégradations et de menaces liées à leurs choix éditoriaux. « Des fois des militants se font casser la gueule, on sait que des librairies se font casser la vitrine, on sait qu’un jour ça va nous arriver », explique Philippe Poutou, gérant de la librairie Les 400 coups.
En donnant une place à la diversité des opinions et aux voix minoritaires, elles se trouvent particulièrement exposées. Aux 400 coups, le constat est clair. « Violette and Co est un exemple de plus avec la particularité d’être une librairie engagée, il y a une volonté d’intimider, ils ne supportent pas les milieux féministes et pro-palestiniens. », explique-t-il.
« L’inquiétude, on l’a parce que ce n’est absolument pas normal, et ça pourrait arriver à n’importe quelle librairie. »
Dans un climat politique tendu, marqué par la montée de l’extrême droite, cette perquisition est perçue comme un signal inquiétant pour la liberté d’édition. À Basta Kiosque, ce kiosque au coeur du mouvement à Pey Berland, Manon se confie : « Ça rejoint la dérive du contrôle de l’information qu’on peut voir dans la presse, que ce soit sur la concentration des pouvoirs et des détentions de médias comme la montée de paroles très réactionnaires et mensongères ».
Tous ne se sentent pas exposés de la même manière. Chez Krazy Kat, spécialisés dans la BD, ils se jugent moins ciblés. « On est engagés, mais Violette and Co sont très axés féministes, minorités de genre, comme les 400 coups », nuance une jeune stagiaire. Cette librairie adopte une ligne plus généraliste, sans pour autant renoncer à son engagement politique et culturel.
Aux 400 coups, on assume un positionnement plus militant. « On fréquente aussi le milieu militant donc on est habitué, on sait comment les voix critiques sont souvent surveillées ou intimidées ».
Dans ce contexte, beaucoup disent ne plus attendre grand-chose des pouvoirs publics. « On est désabusées. Les subventions baissent, des librairies ferment à Bordeaux », confie une libraire. « Ce serait bien qu’il y ait des mesures fermes pour que ça ne se reproduise pas, et qu’on n’implique pas la police dans des espaces culturels », ajoute t-elle.
Les libraires tirent la sonnette d’alarme
Dans son communiqué, Violette and Co dénonce une dérive autoritaire inédite et préoccupante. Chez plusieurs libraires, la persquisition ravive des craintes autour de la liberté d’expression. « C’est catastrophique qu’il y ait une perquisition dans un espace privé comme celui-ci. En l’occurrence, l’album n’était pas encore en arrêt de commercialisation », évoque ce libraire, depuis maintenant quatre ans chez Krazy Kat.
Inquiets mais pas silencieux, les libraires interrogés refusent de céder à l’intimidation. « C’est assez préoccupant, mais y’a toujours eu de la résistance et y en aura toujours ». Ils refusent de croire à la censure. « À notre petite échelle c’est encore possible de créer des bulles de respiration et de résistance aussi symbolique soit elle. Donc je pense que c’est important que des projets indépendants continuent de vivre et de voir le jour », assure Manon.
Pour eux, il n’est pas question de renoncer à leur rôle : proposer des livres, ouvrir des débats, et défendre la pluralité des idées. « On fait le choix de ce qu’on met en valeur, mais on peut être en désaccord avec certains albums et BD, après notre rôle c’est d’aiguiller les clients vers d’autres manière de penser ».
Aux 400 Coups, l’engagement ne faiblit pas : « La librairie a la liberté de choisir, on affirme qui on est, on assume ce qu’on vend ». Et ces lectures attirent : « Notre rayon sorciers sorcières met en avant les récits des minorités de genre, fictionnels, mais des récits féministes, lgbtqia+ et on a une demande de plus en plus forte. C’est ce qui marche le mieux à l’heure actuelle », explique t-il chez Krazy Kat.
Plus que des commerces, les librairies indépendantes restent des lieux de rencontre et d’échange. À Bordeaux, malgré les inquiétudes, elles continuent de faire vivre un esprit de débat et de résistance culturelle. Plusieurs librairies ont réagi ensemble après l’affaire, publiant des communiqués et en se soutenant mutuellement. Une manière de resserrer les liens et de s’organiser face aux pressions.
Emma Pommier