Interview d’Hélène Velasco-Graciet, présidente de l’Université Bordeaux Montaigne

Après le nouveau blocage de l’Université Bordeaux Montaigne dans la nuit du 5 au 6 mars, votre média Pop-Up est allé à la rencontre de Hélène Velasco-Graciet, à la présidence de l’université depuis 2016. Celle dont le mandat prend fin en mars, a accepté de répondre à toutes nos questions.

Enfin, c’est un parti pris de votre rédacteur, et par soucis de ne pas instaurer un climat anxiogène déjà présent, aucune question concernant la pandémie de Coronavirus n’a été posée. Par ailleurs, l’interview a été réalisé avant l’annonce de la fermeture des universités prononcée le 12 mars 2020 par le Président Emmanuel Macron.

 


 

Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

Je suis géographe et professeure de géographie. Depuis 4 ans maintenant, présidente de l’Université Bordeaux Montaigne et les 4 années d’avant, j’étais vice-présidente du conseil d’administration.

Quel est votre sentiment après les événements qui se sont produits vendredi 6 mars à l’université ? 

Ça m’a beaucoup affectée de voir que l’on dégrade notre instrument de travail, notre université. Ce sont des dégradations que je n’avais jamais vu jusqu’alors et dont le montant est estimé à 17 000 euros, ne serait-ce que la seule nuit de jeudi à vendredi.

 

Comment expliquez-vous le fait que les étudiants aient pu radicalement changer de comportement en venant jusqu’à dégrader ? 

Il y a toujours eu un dialogue, on a toujours discuté même si l’on n’est pas d’accord. Personnellement, je suis contre le blocage de l’université parce que le combat ne se mène pas ici et cela crée des clivages entre les étudiants, entre les enseignants et entre étudiants et enseignants. Je considère qu’une communauté clivée est une mauvaise communauté qui n’avance pas.

Il y a ça d’une part, et je suis également profondément attachée à la liberté de chacun : la liberté d’enseigner et la liberté de suivre des enseignements. Il faut trouver d’autres moyens d’actions. On a tout fait pour que ce ne soit pas bloqué, ça été compliqué, parfois il a fallu débloquer pour que les cours aient lieu. On a essayé de faire en sorte que ça se passe du mieux possible et il y a eu, malgré tout, des blocages. Et là, sans que je ne sache pourquoi, il y a eu un blocage vendredi matin et des dégradations plus importantes.

 

Si vous condamnez la dégradation et la forme, comprenez-vous le fond des revendications contre la précarité ?

Les revendications sont portées par un mouvement qui ne représente pas l’exclusivité des jeunes qui bloquent la fac. Il y a des étudiants et des enseignants qui ont une autre façon de se mobiliser, qui sont opposés à la question de la précarité étudiante et contre la loi de programmation de la recherche, dont je suis également personnellement opposée.

 

Sur quels leviers pouvez-vous agir contre la précarité ?

On le fait, il y a plusieurs leviers. Il y a un an, il y avait déjà le FSDIE (Fonds de solidarité et de développement des initiatives étudiantes), on l’actionnait pour des aides d’urgence, et maintenant il y a la CVEC (Contribution Vie Etudiante et de Campus*).

L’université a également fait une demande auprès de Keolys* pour qu’il y ait une gratuité des transports pour les jeunes. Il y a aussi la commission de précarité qui a été constituée : on travaille avec le CROUS mais ils ont également leurs problématiques et il est difficile pour eux de diminuer les prix. En termes de restauration par exemple, ils ne font aucune marge et, au contraire, sont en déficit. Il y a évidemment une précarité financière à l’université, mais aussi beaucoup d’autres précarités : beaucoup d’étudiants sont en grande difficulté mais pas que financière. On essaie de prendre en compte les étudiants malades, en situation de handicap ou psychologiquement difficiles. Si tous les acteurs du site avaient une démarche commune, ce serait plus facile mais ce n’est pas toujours le cas.

 

Avez-vous embauché une équipe de sécurité privée ?

Je n’ai pas embauché une équipe de sécurité. Nous dépendons notamment pour la sécurité incendie de l’université, du PCSI (Poste Central de Sécurité Incendie) : ils font des rondes pour vérifier que tout se passe bien. Après les incidents qui se sont passés concernant l’insécurité sur le campus, il y a eu l’embauche par le PCSI – auquel nous contribuons – d’une équipe de rondier : ce sont des agents de sécurité qui tournent dans le campus pour éviter les actes de violence, de sexisme … Mais bloquer une université c’est illégal, donc évidemment, eux ferment l’université et les gens qui bloquent l’université commettent un acte illégal. On avait également recruté des agents la nuit pour éviter les blocages le matin et que les étudiant puissent aller en cours s’ils le voulaient.

 

Justement certains vous reprochent d’avoir mis cette équipe à disposition pour les blocages et d’avoir moins agi contre les problèmes d’agressions sexuelles sur le campus. Que souhaitez-vous répondre ?

Les agressions sexuelles sur le campus existent. Le campus est immense, on fait passer des rondiers ici sur notre campus, en accord avec l’Université de Bordeaux, ce n’est pas la même problématique.

 

Etes-vous favorable à une intervention policière si la situation venait à s’envenimer ?

(Ndlr : le président est le seul garant de la sécurité du campus, la présidente n’a pas signé la convention permettant une intervention policière sans sa demande.)

Moi je n’y suis pas favorable !

Donc ça dépendra de la personne qui vous remplacera à la présidence ?

C’est ça ! Je pense que c’est important qu’on garde cette franchise sur l’université et que la police n’intervienne que sur demande du chef d’établissement. Nous devons être responsables parce qu’on est une communauté spécifique. J’imagine que nous sommes capables de discuter et de débattre sans que l’on atteigne un point extrême de violence qui nécessite l’intervention des forces de l’ordre.

 

Quelle est votre position et celle de l’université sur la future Loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) ? Vous êtes vous-même professeure, donc on imagine directement touchée.

Du point de vue de l’institution, la loi de programmation de la recherche consacre le fait qu’il y aura 15 centres de recherches ou universités de recherche intensive dont Bordeaux Montaigne ne fait pas partie. Je suis évidemment opposée à cette réforme. Toutes les recherches sont importantes, tout le monde doit pouvoir faire de la recherche parce qu’on crée, quel que soit la discipline ; un contexte intellectuel propice aux grandes découvertes, propice à une réflexion sur ce qu’on fait et le sens qui est donné aux mutations sociales.

 

Donc selon vous le risque, c’est de favoriser le financement de certaines recherches plutôt que d’autres ?

Tout à fait, et pour certaines universités plutôt que d’autres ! Pour moi, la question qui sous-tend c’est comment donner toujours plus d’argent aux riches en matière de recherche !

 

Les membres de Bordeaux contre la précarité mettent en avant la construction d’une yourte à Montaigne dont les frais s’élèvent à 150 000 euros et serait financée en partie par la CVEC*. Pour commencer, à quoi va servir cette yourte et que souhaitez-vous répondre ?

Dans la CVEC il y a plusieurs parties : une partie précarité ou aide aux étudiants, une partie culture et une partie sport. Cela permet une meilleure vie aux étudiants sur le campus. Pour notre part, quand les étudiants font du sport nous louons des équipements sportifs à l’Université de Bordeaux, par exemple. Le fait d’avoir une yourte va nous permettre d’économiser ces locations et de réinjecter ces économies ailleurs. Je tiens également à dire que la programmation de cette CVEC est passée en conseil d’administration, les élus étudiants étaient absents ce jour-là et avaient donné leurs procurations à un membre du conseil d’administration qui n’a pas voté contre et s’est abstenu.

 

Bordeaux Montaigne a entamé une grande phase de travaux depuis le 22 janvier avec entre autres la rénovation des amphithéâtres, c’était devenu impératif ?

C’était impératif oui ! Depuis 2009 on était dans une phase d’élaboration d’un plan de rénovation de l’université pour l’ensemble du campus. L’état a accepté le projet « Opération campus » et c’est désormais à notre tour de faire des travaux, mais cela fait bien 15 ans que l’idée de rénover le campus est apparue comme extrêmement importante. C’est un chantier monumental, on va être, pendant deux ans, en travaux mais on va avoir une université aux normes et agréable. J’ai également tenu à développer une politique concernant ce qu’on appelle le développement durable mais aussi la plantation d’arbres. On va essayer de faire de la récupération d’eaux de pluie pour faire de la micro irrigation. Il y aura aussi des ruches en avril et peut être des brebis en octobre venant de chez BSA (Bordeaux Sciences Agro). Donc on peut être exemplaire sur le campus.

 

Comment vous situez-vous en termes de normes sur le handicap ? Avez-vous l’impression d’être un bon élève par rapport aux autres universités ou il y a encore des progrès à faire ? 

Il y a toujours des progrès à faire. On a une politique en faveur du handicap importante, notamment en termes d’aménagement des espaces. On a signé une convention avec le FIPHFP (Fond pour l’insertion des personnes handicapées dans la fonction publique), on s’engage pour le handicap. D’ailleurs, durant ce mandat on a donné une allocation doctorale fléchée handicap et, depuis deux ans, on réserve un poste de maître de conférences fléché handicap. Je constate, en revanche, qu’il est plus difficile de faire avancer les choses dans les mentalités que politiquement.

 

Le 25 mars prochain aura lieu l’élection de la présidence en conseil d’administration. Vous n’êtes pas candidate, quel bilan tirez-vous de votre mandat ? 

C’est difficile à dire. Quand on est arrivés, l’Université Bordeaux Montaigne avait refusée massivement d’intégrer l’Université de Bordeaux. J’avais d’ailleurs également voté contre. Du fait de cette scission et de cette volonté, pendant les quatre ans nous avons essayé de mettre en place une stratégie qui fasse qu’on ait eu raison de ne pas fusionner. Cette université a des capacités extraordinaires, il y a des choses qui sont en germes, d’autres qui sont bien avancées. Il faut s’appuyer sur ces points pour se singulariser et obtenir des financements, tant sur le plan de la formation que de la recherche et aider ceux qui sont moins avancés. C’est un mouvement pour se constituer comme une université de sciences humaines et sociales à part entière et il n’y en a quasiment plus en France. Nous sommes capables d’avoir une très belle place au niveau régional, national et aussi international. Nos 4 années avec mon équipe sont le démarrage de ce mouvement. A mon arrivée dans les réunions politiques, on ne parlait que de l’Université de Bordeaux, maintenant ils disent qu’il y a deux universités, mais tout ça reste fragile.

 

 

*Contribution vie étudiante et de campus : La CVEC est destinée à favoriser l’accueil et l’accompagnement social, sanitaire, culturel et sportif des étudiants et à conforter les actions de prévention et d’éducation à la santé.

*Keolys : Keolys est une société privée de transport qui gère entre autres le réseau TBM de la ville de Bordeaux.

Pour aller plus loin, voici le communiqué qui avait été publié par le mouvement Bordeaux contre la précarité le dimanche 8 mars.

https://www.facebook.com/109394840529179/posts/183255803143082/?d=n

 

Kylian Prevost

Crédit photo : UBM

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