« Un pays qui se tient sage » : face à une image impertinente

David Dufresne transpose sur grand écran un film prenant place au sein des manifestations du mouvement des gilets jaunes. Entre images marquantes et débats cinglants, le journaliste/réalisateur propose de revenir sur ces moments plus que particuliers de l’année 2018, qui par le fruit du hasard, resurgissent dans nos salles dans un contexte tout aussi troublant.

Un engagement qui remonte à loin

« Un pays qui se tient sage », film documentaire actuellement au cinéma et soutenu par la Quinzaine des réalisateurs de Cannes 2020, traite du thème de la violence symbolique selon divers axes : historique, sociologique, politique, philosophique et juridique. Le long métrage se focalise sur la question des violences policières intervenue durant des manifestations organisées par les gilets jaunes en 2018, et qui avaient fait l’objet de vives réactions dans le paysage médiatique français. Le titre du film renvoie « spécifiquement à la brutalité physique et symbolique qui sest abattue sur les 151 lycéens de Mantes-la-Jolie le 6 décembre 2018 ». Durant plusieurs heures, ces étudiants sont agenouillés dans une position dégradante. Un policier filme la scène, et, pris d’un excès de zèle, balance cette phrase commentée maintes fois dans les médias et sur les réseaux sociaux : « Voilà une classe qui se tient sage ». Cette séquence est dans le film «  la plus disséquée, avec le plus grand nombre de voix et de points de vue, car Mantes-la-Jolie, cest plus quun symbole » affirme le réalisateur du documentaire.

Le sujet du documentaire n’est pas une surprise quand on sait qui est à l’origine de sa confection.  Il s’agit du journaliste, écrivain et réalisateur français David Dufresne. Cet homme se décrivant parfois comme un lanceur d’alerte, et désigné par certains en tant que créateur du « journalisme d’interpellation », travaille sur la question depuis plus de 30 ans. L’un de ses premiers rapports avec la police est sans doute à la genèse du reste de ses travaux journalistiques et littéraires sur ce thème. Lors de la manifestation de 1986 contre la loi Vaquet, durant laquelle, l’étudiant Malik Oussekine est frappé à mort par une unité de police de l’époque appelée les « Voltigeurs », David Dufresne est victime des mêmes exactions, sans toutefois connaître une fin funeste. Il a alors 18 ans, et cet évènement il le décrit comme : « une propulsion brutale dans le monde adulte. À partir de ce moment, je me suis intéressé à la police sur le versant des libertés ». Ce vif intérêt l’amènera à réaliser son premier documentaire en 2007 : « Quand la France s’embrase », portant sur les émeutes de 2005 dans les banlieues françaises. L’œuvre est approfondie dans un livre qu’il sortira la même année appelé « Maintien de l’ordre ». Toute cette matière, qu’il n’a cessé de remodeler, constituera la trame de son premier roman : « Dernière sommation », sorti en 2019, qui entre autofiction, polar et documentaire, dresse déjà une analyse du mouvement des gilets jaunes sous la plume du personnage principal Etienne Dardel. Avec « Un pays qui se tient sage », David Dufresne nourrit ce premier film de toutes ses recherches laborieuses au sujet des violences policières, quil a étudié de part en part tout au long de sa carrière.

Sagesse orale, tempête virtuelle 

Le documentaire débute calmement, le sujet n’est pas encore lancé que l’on voit un premier intervenant : un jeune homme au visage mutilé. La violence, d’abord sans aucun bruit, habite les images dès les premières minutes en exposant les stigmates qu’elle a provoqué par le passé. La prononciation d’une phrase de Weber rompt alors ce silence : « L’état détient le monopole de l’usage légitime de la violence ». D’autres citations suivront pour alimenter les témoignages et analyses des personnes interrogées tout au long du film. Si ces propos donnent à réfléchir, les images qui font réagir ces personnes n’ont pas la retenue de vouloir débattre. Elles débordent de violence : affrontements, insultes, effusion de sang, regards haineux ; un constat triste sur des manifestations censées se dérouler dans le calme pour la défense de droits sociaux. Contrairement à la télévision ou à internet, certains passages irraisonnables durent de longues minutes. La caméra s’attarde sur des faits parfois mal repris par les médias ou décontextualisés sur les réseaux sociaux, car comme le dit David Dufresne : «  Le lieu où lon ne peut pas détourner le regard, cest le cinéma. On est enfermé dedans. Ces images-là, cest lhistoire, cest pas lactualité. Il fallait que ce soit mis en valeur ».

Toutes ces vidéos qui poussent les intervenants à débattre proviennent d’un projet lancé par le journaliste durant ces évènements : « Allo place beauvau ». Il visait à répertorier dans sa timeline Twitter, toutes les vidéos et témoignages de manifestants blessés, afin dit-il, « de relever le plus possible de manquements graves à la doctrine légale du maintien de lordre dit à la française ». Les sources proviennent principalement des journalistes indépendants et des amateurs. Le but initial du projet était selon son instigateur de « saisir, publiquement, le Ministère de l’Intérieur pour quil saisisse à son tour la Police des polices. Et que la Justice fasse son travail. Et la presse. Et chacun ». Allo place beauvau sera cité dans plusieurs rapports d’institutions internationales comme le Parlement Européen et l’ONU. Il remportera le lauréat du Grand prix du jury des assises internationales du journalisme 2019 de Tours. Les chiffres saisissants de cette enquête sont rappelés à la fin du documentaire : 539 signalements, 1 décès, 217 blessures à la tête, 23 éborgnés et 5 mains arrachées. Parmi ces victimes, ne se trouvent pas que des manifestants, mais des lycéens, des journalistes, des passants, et même des médics.

L’un des aspects original et plutôt habile du film est que les intervenants prennent la parole sans éléments contextuels pour les situer. On ne sait pas qui ils sont, d’où ils viennent et pourquoi ils sont là. Nous ne l’apprenons qu’à la toute fin. Il s’agit d’historiens, de philosophes, de sociologues, d’avocats, de professeurs de droit, de gilets jaunes et de policiers. Ce qui sert une démarche d’égalité de la parole : une voix pour une voix. En ne sachant pas qui ils sont, notre avis n’est fermé à aucun argument avant que celui-ci ne soit prononcé. La méconnaissance du statut des intervenants balaye tous les aprioris que nous pourrions avoir avant même qu’ils ne disent un mot. On ne peut donc qu’écouter et juger sur la justesse de la parole. En rendant ses interviewés anonymes, David Dufresne rétablit l’importance de la rhétorique, mais aussi celle d’une parole sincère et authentique. « Au fond, je crois que c’est plus un film sur la liberté que sur la police », rapporte t-il pour évoquer le cadre apaisé dans lequel les intervenants viennent dire ce qu’ils ont à dire et livrent leurs réactions devant des scènes effroyables qu’ils ont parfois eux-mêmes vécues. Son souhait était d’ailleurs de s’éloigner de lhabituel climat de tension des plateaux télé menant bien souvent à des clashs. Il voulait poser des débats entre intervenants, en accord ou non, de façon calme, face à des images pourtant dans l’impertinence la plus totale, soit en filmant dans le feu de l’action des émeutes emplies de colère, où les deux camps se regardaient en chien de faïence avant d’agir brutalement, soit en s’immobilisant devant des scènes qu’on croirait tirées d’un tournage de film horrifique, comme lorsqu’un homme perd sa main au contact d’une grenade de désencerclement, puis se tord de douleur sur le sol en gémissant sous le regard de ses compagnons consternés. La conclusion est aux antipodes de son ouverture, clôturant le documentaire sur une séquence dune extrême intensité, répugnante mais réelle, comme la majorité des images précédentes.

 

En prenant du recul au regard des scènes filmées sur le vif, avec le concours d’opinions diverses et variées, David Dufresne apporte un documentaire majeur, qui se révèlera nécessaire à l’avenir pour rendre compte de l’impact de ces évènements dans l’histoire française. La question, à laquelle il ne cherche d’ailleurs pas de réponse, mais veut simplement en connaître les fondements et ses conséquences futures n’est pas : la police apporte t-elle le chaos ? Les manifestants l’ont-ils mérités ? Mais, comment la légitimité de la violence peut-elle être accordée, dans un état comme le nôtre, à l’Etat, aux institutions régaliennes ou au peuple ?

Joaquim Tissot

Crédits photos : Ciné cool et Allo ciné

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *