Nomi is the new 007

L’héritage du double 0

On l’entend beaucoup depuis quelques jours, la relève de Daniel Craig aurait été confiée à une femme noire. Or, en plus de trop souvent désigner Lashana Lynch en tant que tel, ce qui relève d’un certain manque de considération, puisque cette femme noire a un prénom. On ne dit pas de Daniel Craig, que cet homme blanc quitte la franchise du plus fidèle serviteur de la reine. Cette annonce est un énorme quiproquo. Le personnage qu’elle interprète, Nomi, reprendra le matricule de James bond, pas son nom. Ce n’est donc pas la « nouvelle James Bond ». Mais simplement la nouvelle agent 007, place laissée vacante par Bond suite à son départ à la retraite dans le dernier opus « Mourir peut attendre », qui devrait sortir entre mars et avril 2021.

Le rôle de Nomi consiste donc juste en une passation de pouvoir durant l’exil de l’ancien 007, qui lui laisse champ libre pour continuer le travail, puisque c’est désormais elle qui possède son permis de tuer, avec l’obtention de son matricule double 0. Malheureusement les interprétations erronées à propos de ce rôle ont fait resurgir une vague de commentaires misogynes, racistes et haineux. Cela avait déjà été le cas en 2019, lorsque l’importance du personnage de Lashana Lynch n’était encore qu’une rumeur. A tel point que la comédienne s’était éloignée des réseaux sociaux pendant un certain temps, afin d’être épaulée par ses proches et de prendre du recul sur la situation.

Ces réactions évoquent une sensation âcre de déjà-vu. En 2018, des rumeurs couraient sur le fait que le rôle de James Bond avait été proposé à Idris Elba. L’idée qu’un acteur noir incarne le célèbre agent secret lui avait attiré les foudres de nombreux internautes racistes, l’insultant copieusement. Face à cette levée de bouclier, l’acteur avait décidé de refuser le rôle, découragé par cette haine injustifiée. Ces polémiques renvoient encore à d’autres interpellations racistes vis-à-vis d’un changement d’acteur pour un personnage de fiction. En 2016, la comédienne Noma Dumezweni était choisie pour incarner Hermione Granger dans la pièce de théâtre « Harry Potter et l’enfant maudit », suite de la saga éponyme de J.K Rowling. Un détail choque les lecteurs, pourtant amateur d’un univers qui prône la tolérance entre les Sorciers et les Moldus par exemple, l’actrice est noire. Son talent récompensé par un Oliver Award, l’équivalent d’un Molière en France, et l’ensemble de sa carrière est alors évincée du débat, seule compte sa couleur de peau. Les internautes s’interrogent de la pertinence de ce choix en fonction de questions ethniques et non pas artistiques, alors même que le fait qu’Hermione soit une femme blanche n’est jamais précisé dans les pages écrites par l’autrice de « Harry Potter ». Heureusement ces choix de casting ne sont pas toujours noyés sous un flot d’injures racistes et disproportionnées, puisqu’ils tendent à se généraliser au profit d’une meilleure inclusion des minorités dans le septième art, notamment grâce à des slogans comme « Oscar so white », lancé par Jada Pinket-Smith en 2015 pour dénoncer le manque de diversité à la cérémonie des oscars, ou encore « noire n’est pas mon métier » initié par Aïssa Maïga en 2018, qui est un essai collectif se composant de sa réflexion et de celles de quinze comédiennes françaises noires sur les stéréotypes dont elles et d’autres sont victimes dans le cinéma français. Les nombreux messages de félicitations reçus par l’actrice afro-américaine Yara Shahidi, à l’annonce de sa reprise du rôle de la fée clochette dans le prochain film en live-action de Disney « Peter Pan », témoignent de la bonne avancée des mentalités.

Lashanna Lynch, elle, reste déterminée à endosser le matricule culte en étant consciente de faire : « partie de quelque chose qui sera très, très révolutionnaire ». James Bond lui même n’en pense pas moins : « J’ai rencontré votre nouvelle double 0. Une jeune femme vraiment désarmante », lance-t-il dans la bande-annonce du 25e film de la franchise, dévoilée par Universal.

Avenir du personnage

Les questions sur l’apparition de Nomi, quand elles ne sont pas misogynes et racistes, restent toutefois pertinentes. Va-t-elle simplement faire perdurer l’héritage de Bond en lui succédant en tant que 007 ? Ou bien carrément reprendre le flambeau de l’agent secret emblématique des britanniques ? Cette hypothèse est en tout cas fermement démentie par la productrice Barbara Broccoli, qui affirme que James Bond « pourrait être n’importe qui », mais pas une femme. Elle précise que l’unique contrainte est que le comédien doit être « Anglais ou du Commonwealth », et préfère imaginer « d’autres histoires pour les femmes. Des histoires sur des femmes, pour des femmes. Faire jouer à une femme le rôle d’un homme, ça ne m’intéresse pas ». Une opinion pour le moins intéressante qui semble rejoindre la vision de Lashana Lynch sur son personnage. Pour elle, Nomi ne doit pas rester au second plan : « derrière un homme ». En effet, si jamais l’agent est bien celle qui reprendra non seulement le matricule, mais aussi prêtera ses traits à la nouvelle version de James Bond, les figures des nombreux hommes l’ayant précédemment incarné seraient peut-être des ombres trop imposantes. Et au vu des flopées de commentaires négatifs des fans de la saga, il est probable qu’ils renvoient le personnage uniquement à sa condition de femme. Ce qui pourrait entacher une sublime prestation de l’actrice, pas assez charismatique selon eux pour conduire sa fameuse Aston Martin, trahissant l’âme d’un personnage pensé seulement au masculin. Un avis étriqué et qu’on aimerait croire en voie d’extinction, mais qui se ressent encore énormément au sein de la grande communauté qui suit les aventures du plus fin limier de la reine.

L’idée d’une succession féminine n’est pourtant pas totalement écartée, car la productrice Barbara Broccoli est revenue sur ses propos en disant que : « le personnage évolue » et qu’il ne « sera pas nécessairement un homme blanc ». D’ailleurs, on ne connaît pas encore le nom de famille de Nomi, ce qui laisse en suspens certaines hypothèses : une parente de Bond ? Peut-être bien sa fille ? Ou sa soeur ? En tout cas la bande-annonce nous laisse entrevoir une relation d’égal à égal entre Nomi et Bond. Une chose inédite pour la franchise qui jusqu’à maintenant offrait souvent des rôles stéréotypés aux actrices conviées. La figure mythique de la « James Bond girl » imprégnant le caractère donné à leurs personnages, car comme dit Bond : « Le passé ne meurt jamais ». Ces actrices paraissaient tantôt élégantes et fortes, mais restaient reléguées au second plan. On ne doute pas alors une seule seconde qu’elle saura nous convaincre en 007, mais surtout qu’elle donnera tord à ses détracteurs, horripilés de ne pas la voir en maillot de bain dans les bras de Bond. Elle qui se tient sur le devant de la scène, regard flamboyant et arme en main.

                              Joaquim TISSOT

Crédits photos : Jean Marc Haedrich – SIPA / EON Production – MGM

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