Le joyau de la culture nipponne

Longtemps critiquée et reléguée au rang de sous-culture simplement destinée aux enfants, la bande dessiné (BD) japonaise plus connue sous le nom de manga, a réussi à séduire hors de ses frontières de façon fulgurante en à peine 15 ans. La France n’est pas en reste puisqu’elle occupe tout bonnement la seconde place parmi les pays consommant le plus de mangas au monde, derrière le japon lui-même. Mais comment ces dessins et séries animés si particuliers ont pu conquérir un pays tant attaché à sa chère BD franco-belge ?

Une quête longue et sinueuse 

Le mot « manga », signifiant entre autre « image dérisoire », sert donc à désigner une BD japonaise, conçu par ce que l’on appelle un « mangaka ». Ces œuvres fictionnelles se présentent sous un format poche se lisant de droite à gauche. Majoritairement en noir et blanc, elles possèdent une dynamique qui leur est propre, telle que les jeux de lumières pour pallier au manque de couleur et un format narratif proche des séries télévisées.

Mais si sa côte de popularité ne cesse de grimper depuis une quinzaine d’années, l’origine du manga d’antan et celle de la version que l’on connait aujourd’hui remonte à bien plus loin. On attribue l’apparition de ce qu’on considère comme l’ancêtre du manga moderne, au VIIIème siècle ap J.C, durant l’époque de Nara dans le Japon traditionnel. Il s’agissait de rouleaux peints appelés « emakimono » associant des peintures narratives à des textes calligraphiés. Les scènes représentaient des animaux anthropomorphes reproduisant des situations de la vie à l’époque, que l’on découvrait au fur et à mesure que se déroulait le rouleau. À ce moment-là le terme de « manga » est peu commun, mais il n’a surtout pas le sens qu’on lui connait actuellement. Il faudra attendre le début de la période d’Edo, à l’aube du XIXème siècle, pour que le terme commence à prendre une connotation artistique. Il désigne en effet les estampes de cet âge où l’illustration avait pris le pas sur les textes complémentaires. Sa popularisation fut permise par l’un des artistes japonais les plus influents de son temps et auteur d’œuvres magistrales encore très présentes dans le monde de l’art comme « La grande vague de Kanagawa », qui n’est autre que Katsushika Hokusai. L’artiste contribua à répandre l’utilisation du mot « manga » en nommant nombres de ses esquisses de paysages et de ses caricatures « Hokusai manga ». Le mot était surtout employé auparavant pour décrire la façon dont les pélicans attrapaient dans leurs becs leurs proies, et c’est par analogie que Hokusai aurait emprunté ce terme pour désigner ses dessins piochés sur le vif.

Et le périple pour aboutir au manga moderne d’aujourd’hui ne fait que commencer. Ce n’est qu’à partir d’une période sombre survenant à la suite de la Seconde Guerre Mondiale, lorsque le Japon se trouve sous occupation américaine de 1945 à 1952, que l’un des mangaka d’après-guerre s’érigera en fondateur d’un art renouvelé. Cet homme, c’est Osamu Tekuza. Notamment influencé par Walt Disney, il reprend les grands yeux et la physionomie élastique des personnages venant des dessins animés américains. Également passionné de cinéma et de littérature, il introduit le mouvement par des effets graphiques et des onomatopées soulignant les actions de personnages, alterne les plans et les cadrages des planches à la manière d’un cinéaste, et offre à ses récits une ampleur scénaristique digne des plus grands livres. Le manga moderne est né, se posant comme un socle indispensable à la création de toutes les œuvres contemporaines nippones dans le domaine. L’illustre Tekuza est aussi celui qui réalisa l’une des premières séries d’animation japonaises plus communément appelées « animés », adaptée d’une de ses œuvres et connu en France sous le nom de « Astroboy » ou « Astro, le petit robot », diffusée entre 1963 et 1966. Les années 1960 voient alors la BD japonaise émerger et se diversifier, apparaissent des histoires plus réalistes et poignantes appelées « Gekiga ». Le « Shônen nekketsu », manga pour jeune garçon et référence dans le milieu n’est alors plus le seul genre existant, naissent les Shôjo, manga pour femme, puis d’autres genres tels que les Seinens, destinés aux adultes où l’usage de la violence et du sexe est affranchie de toute barrières.

Après l’émancipation réussie du manga au pays du soleil levant, encore faut-il continuer sur cette lancée en France. Les premiers mangas traduits dans la langue de Molière sont mis à disposition du public francophone dès 1978, dans le périodique « Le cri qui tue », à l’initiative d’un jeune Japonais installé en Suisse, Motoichi « Athos » Takemoto. Y sont publié la première vague de mangas modernes exportés hors du Japon comme « Golgo 13 », tueur à gage impassible de Saito Takao, ou encore « L’hôpital infernal », histoire horrifique de Kitagawa Saburo. Le périodique est un véritable OVNI dans la crête du coq français dominé par la BD franco-belge. Et malgré son originalité, il ne rencontre pas le succès escompté et disparaît en 1981. Néanmoins, les bases du manga sont posées, le terme et ses codes commencent à être reconnus dans le milieu à l’international, puisque Takemoto figure en 1982 au sommaire du festival international de la BD d’Angoulême, pour un dossier de 40 pages consacré au manga, réalisé en collaboration avec J. M. LIGNY, intitulé « La bande dessinée du bout du monde : le Japon ».

 

À l’assaut des irréductibles gaulois

Pour comprendre comment ces œuvres issues d’un long processus ont pu conquérir le marché français, il faut se concentrer sur un genre particulier, celui-là même à la base du manga moderne et qui reste le plus populaire aujourd’hui, le fameux « Shônen nekketsu », genre dont font partie les mangas les populaires de ces derniers temps comme « One piece » ou encore « Naruto ». Tout commence en 1978, alors qu’arrivaient les premiers mangas papiers par l’intermédiaire du « Cri qui tue », vient la même année un animé japonais appelé « Goldorak ». Il est le premier du genre à être diffusé en France sur « Antenne 2 » dans l’émission « Récré A2 », et rien ne prédisait son succès. À l’époque, on le voit surtout avec un certain dégoût. Mais cela n’empêche pas un véritable carton d’audience, ayant marqué les enfants de la génération X. Ce qui inquiète et désole profondément les adultes, comme le montrait la dirigeante de l’unité jeunesse d’Antenne 2 à l’époque, Jacqueline Joubert : « Moi, je n’aimais pas du tout Goldorak, j’étais désespérée de devoir le diffuser. À la fin du mois d’août c’était une vedette, et à la fin de l’été, oui on peut le dire, une superstar ». L’animé, tiré d’un manga de Go Nagai, raconte l’histoire du prince d’Euphor, Actarus. Devant le massacre des siens par le terrible Véga, il fuit sa planète à bord de son robot de combat Goldorak, et trouve refuge sur la Terre. Mais lorsque Véga veut s’en prendre aux humains, Actarus décide de les défendre.

C’est durant les années 80, à la suite du succès de « Goldorak », que plusieurs émissions de jeunesse vont réussir à marquer les jeunes générations grâce à la diffusion fréquente d’animés du genre Shônen nekketsu tel que « Ken le survivant ». Parmi celle-ci on retrouve justement « Récré A2 », ou encore le célèbre  « Club Dorothée ». Ce dernier a par ailleurs largement permis l’engouement pour  les animés d’atteindre son paroxysme. Cela engendra bon nombre de fans, mais paradoxalement donnera au manga une bien mauvaise réputation.

Mais la vraie victoire viendra dans les années 90. Le manga prend une véritable ampleur en France, grâce à une œuvre majeure, « Akira », Seinen de science-fiction crée par Katsuhiro Ōtomo. L’évènement qui permettra l’éclosion d’un art confidentiel, considéré jusque-là comme une sous-culture, sera un film d’animation adapté de l’œuvre originale en 1988. Le film a eu un impact significatif sur la culture populaire mondiale, ouvrant la voie à l’explosion des animés et de la culture populaire japonaise dans le monde occidental, et reste toujours une influence dans la pop-culture actuelle. La série de mangas nous narre les histoires entremêlées de différents protagonistes au sein de Néo-Tokyo, une mégapole portant les stigmates d’une Troisième Guerre mondiale, sur fond d’expérimentations douteuses menées par l’armée et de capacités psychiques destructrices au centre de l’intrigue. Pas moins de 25 ans après son arrêt en 1990, son auteur obtient la consécration de sa carrière et une reconnaissance pour son rôle d’architecte de l’installation de la culture manga en France, en recevant en 2015 le Grand prix du festival international de la BD d’Angoulême.

Encouragé par ce triomphe, suivra une œuvre culte et désormais incontournable, « Dragon-Ball », parue sous l’impulsion de l’éditeur Français Jacques Glénat en 1991. Premier producteur mondial de littérature dessinée, le Japon ne pouvait éternellement contenir une telle richesse à l’intérieur de ses frontières. Cependant, si la première tentative d’introduction des mangas en Europe se produisit à l’initiative d’un Japonais, ce sont par la suite des éditeurs européens qui tentèrent l’aventure. Suivant l’exemple de Glénat, pas moins de trente éditeurs francophones publient désormais des bandes dessinées traduites du japonais, les leaders du marché étant Kana.

 

« Amitié, effort, victoire »

Dès le début des années 90, la France est submergée par le dénigrement des animés japonais. Pour une majorité de gens à l’époque, ces dessins animés s’adressent uniquement aux enfants et n’ont donc pas grand intérêt. Jugés trop violent, crétins et non adaptés à un public si jeune. Les principaux détracteurs du manga était des  associations protectrices de l’enfant, et surtout des personnalités politiques telles que Ségolène Royal, qui dira des animés japonais dans son livre « Le ras-le-bol des bébés zappeurs » sorti en 1989, qu’ils ne sont que : « coups, meurtres, têtes arrachées, corps électrocutés, masques répugnants, bêtes horribles, démons rugissants. La peur, la violence, le bruit. Avec une animation minimale. Des scénarios réduits à leur plus simple expression ». Elle bénéficie même de l’appui de grands dirigeants de l’audiovisuel public comme Hervé Bourges dirigeant du CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) fraichement créé à l’époque.

Mais malgré toutes ces critiques acerbes dorénavant presque dépassées, pourquoi tant de personnes, en particulier de jeunes adolescents, s’émulent à l’idée de la sortie du nouveau tome ou de l’ultime saison animée du dernier manga en vogue ?

L’une des raisons majeures est la multiplicité des différents genres dans le manga, lui octroyant une pluralité de sujets et de personnages pouvant atteindre n’importe quel type de public et remplir bon nombre d’attentes. Les lecteurs avides d’histoires sentimentales trouveront leur bonheur dans les « Shôjo », les parents pourront conter à leur enfants des histoires issues de « Kodomo » ; il existe des genres encore plus spécifiques comme les « Yaoi », se concentrant sur les romances entres hommes ainsi que son opposé le « Yuri », et même un amateur de porno pourra se satisfaire en lisant des « Hentai ».

Il faut ajouter à cela des raisons de format, de tarif et de rythme de parution. En effet, un manga se présente généralement sous la forme d’un livre de poche qui présente l’avantage de pouvoir être facilement emporté. Un volume coûte entre 5 et 9 euros, prix bien moins cher qu’une BD classique et donc susceptible d’attirer un public aux moyens financiers limités, tels que les adolescents. L’un des arguments phares du manga est aussi le fait que les histoires d’une même série se connectent entre elles sous la forme de chapitres appelés « Arc ». De nouveaux volumes de chaque série paraissent de façon régulière entretenant l’addiction du lecteur à la manière d’une grande série à suspense. Ainsi, cela permet de développer des scénarios parfois complexes, contrairement aux dessins animés occidentaux dont les épisodes étaient de simples histoires séparées qui ne présentaient pas de réel lien dans leur déroulement. La trame en arcs avec une certaine continuité permet de développer le scénario, mais aussi un univers propre à chaque série, ainsi que des personnages fouillés et aux psychologies parfois complexes. Ces derniers évoluent au fil de l’histoire et engrangent de l’expérience grâce aux évènements qu’ils traversent. Mûrissant et se relevant plus fort à chaque nouvelle épreuve en forçant notre admiration. 

Et dans un monde où les gens, particulièrement les adolescents étant la frange de la population la plus adepte des mangas, se trouvent en manque total de repère, les héros des animés apparaissent alors comme de véritables supports d’identification. Les valeurs qu’ils véhiculent généralement comme la persévérance et l’amitié émerveillent et fédèrent de véritables communautés autour d’un modèle commun, leur permettant d’échanger et de revendiquer une passion qui leur est chère, sans se distinguer les uns, les autres de par leur genre, sexe ou couleur de peau. Cet amour partagé les plonge dans un monde onirique où tout est possible et leur suggère de réfléchir longuement à une question : Si mon modèle peut affronter ses problèmes pour s’en relever deux fois plus fort, pourquoi moi dans la réalité ne le pourrais-je pas ?

 

 

Joaquim Tissot

 

Crédits photos : YouTube/Trashness

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