Gaz lacrymogènes et menstruations : danger avéré mais balayé

Si le problème est peu médiatisé, il existe réellement. Les données scientifiques se font rares mais concrètes, et surtout, les témoignages abondent. Quand on se penche sur la question, on remarque aisément les rapports entre cycle menstruel perturbé et participation à une manifestation. Déclenchement des règles, irrégularité dans le cycle, douleurs ou saignements abondants, nombreuses sont les personnes menstruées qui ont remarqué une différence après leur exposition à des gaz lacrymogènes.

 

Une pile de témoignage en signal d’alerte

De plus en plus couramment, les manifestations sont réprimées par les forces de l’ordre en usant de grenade à gaz lacrymogène pour dissiper la foule. S’il est évident que l’inhalation de ces gaz – dont les fabricants ne donnent pas les composants – n’est pas bonne pour la santé, elle serait, par-dessus tout, néfaste au fonctionnement de l’utérus, provoquant des modifications de cycles voire même des fausses-couches. Comme Marie* « J’ai eu une semaine d’avance et des règles hyper fortes » ou Stéphanie « j’ai régulièrement des déclenchements de règles après les manifestations », nombreuses sont les personnes à avoir remarqué des modifications dans leur cycle qui coïncident avec leur participation à des manifestations. Un article de StreetPress relate de nombreuses déclarations en ce sens. L’autrice, Eva-Luna Tholance, a recueilli pas moins de 100 témoignages. Parmi eux, un tiers des personnes affirment faire face à des saignements abondants ou des déclenchement de règles en avance, symptômes ressentis à répétition. 66 des 100 personnes interrogées font état de crampes menstruelles violentes entre 4h et 12h après l’exposition à des gaz lacrymogènes, et 10 ont vécu une réapparition des règles après la ménopause ou durant la prise de pilule.

 

Le peu de recherches scientifiques confirme

Dans la convention de l’OIAC (Organisation Internationale pour l’Interdiction des Armes Chimiques) dont la France fait partie, les gaz lacrymogènes sont classés comme arme chimique. Néanmoins, leur utilisation fait office d’une exception pour le « maintien de l’ordre ». Amnesty International classifie les gaz CS (chlorobenzylidène malonitrile) comme « instrument de torture ». Si la communauté internationale s’accorde sur la proscription des gaz lacrymogènes, c’est qu’elle en connaît le danger. Deux études scientifiques le confirment. Andrei Tchernitchin, chercheur chilien, est le premier à étudier la question dans les années 80. Dans ses analyses de sang, il remarque que les éosinophiles, des globules blancs impliqués dans le fonctionnement de l’utérus, sont vides de leurs enzymes après exposition de la patiente aux gaz lacrymogènes. Il en conclut que c’est le chlorobenzylidène malononitrile, gaz CS, qui impacte les globules, et de fait, augmente le risque de fausse couche. Mais l’étude la plus complète à ce jour a été menée par Alexander Samuel (biologiste) et André Picot (directeur de recherche au CNRS) en 2020. Pour eux, le gaz CS se métabolise en cyanure dans l’organisme. Cela prive les cellules d’oxygène en contractant les vaisseaux sanguins, ce qui explique les crampes et douleurs menstruelles, ainsi que les saignements incongrus et abondants. Ils pensent aussi que les perturbateurs endocriniens des gaz pourraient causer des dérèglements.

 

Attirer l’attention sur une pratique loin de l’exception

Sur Twitter, l’enquête menée par Eva-Luna Tholance a été de nombreuses fois relayée. La journaliste souhaite « attirer l’attention sur la dangerosité de l’utilisation des gaz lacrymogènes » afin de transformer les données empiriques récoltées en recherches scientifiques abouties. Et si la question sort du placard, c’est parce que le gaz lacrymogène devient l’instrument de contrôle des foules privilégié des forces de l’ordre. En 2017, le ministère de l’Intérieur a lancé un appel d’offres à 22 milliards d’euros pour se ré-équiper en gaz lacrymogènes, utilisés depuis sans discontinuer. Inventés et démocratisés dans le monde au XXème siècle, les « gaz de guerre en temps de paix » comme les qualifie Anna Feigenbaum, autrice du livre Petite histoire du gaz lacrymogène, sont devenus aujourd’hui l’arme privilégiée des forces de l’ordre. Son utilisation est passée d’occasionnelle à récurrente au fil du temps et des mouvements de protestation publique. Et c’est justement parce que son utilisation est désormais régulière qu’il faut étudier réellement ses effets à court et long terme, dont les nombreux témoignages apportent un début de réponse. Les témoignages de personnes exposées ainsi que le travail de terrain de certains journalistes et associassions constituent les premiers signaux d’alerte. Le peu de données scientifiques vont en leur sens. Le lien entre gaz lacrymogènes et dérèglements menstruels semble indéniable. L’arme de dissipation utilisée à tort et à travers devient arme de dissuasion et pourrait avoir des conséquences anti-démocratiques, bridant la liberté de manifester de chacun. Sandie* l’affirme « Avant, j’allais très souvent en manif. Maintenant, c’est très rare car je n’en peux plus des violences policières et des conséquences des lacrymos sur mon corps. Je ne peux plus me permettre de prendre ce risque ».

 

*Ces personnes ont souhaité rester anonymes, les prénoms ont été modifiés.

 

 

Margaux Bongrand

 

Crédits photo : Marin Driguez/SIPA

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