Carton rouge

Le football : sport qui déchaîne les passions, suscite des vocations, procure des émotions, mais qui parfois génère de la frustration et surtout de l’incompréhension. Sport sujet à de nombreuses discussions que cela soit sur les plateaux télés, entre collègues de bureau, en famille durant le dîner ou encore sur les terrasses des bistrots. Pourquoi tant de débats, tant de choses à dire ? Est-ce uniquement parce que le football est le sport roi, et que grâce à ce statut il fascine et prête à la discussion ? Non pas uniquement. Il y a autant de débats car ce qui se passe sur la planète football prête à polémique. Le football prend une mauvaise direction et c’est ce que cet article va vous prouver.

 

Ne vous trompez pas sur mon intention. Loin de moi l’idée d’écrire un article contre le football, car le football est un sport qui a bercé mon enfance, comme celle de millions de gens, qui m’a suivi durant mon adolescence et qui je l’espère m’accompagnera encore à l’âge adulte. Et c’est justement parce que j’aime ce sport que je m’inquiète de son évolution, que je suis perplexe sur ce qui se passe en ce moment aussi bien sur les terrains qu’en dehors. Alors comme en ce moment le monde du football ne tourne plus très rond, je crois qu’il est grand temps de distribuer quelques cartons. Commençons par adresser un carton à ce que devient le football, c’est à dire un sport de plus en plus géré par l’argent, par les lois du business.

 

Aujourd’hui on constate que l’argent est devenu le nerf de la guerre dans ce sport. Si tu n’as pas d’argent, tu ne peux pas faire partie des meilleurs. Chaque année les prix d’achat de joueurs enflent dans des proportions démesurées. Chaque année l’écart de niveau entre les clubs les plus fortunés et ceux dont les finances sont plus restreintes semble s’accroître. Où est donc passée la glorieuse incertitude du sport ? Où est-elle lorsque, à titre d’exemple, on sait à l’avance qui sera champion de France, en l’occurrence le PSG, tellement l’écart de budget entre le club de la capitale et les autres clubs français est abyssal ? Peut-on ainsi en vouloir aux clubs riches de dépenser leur argent à outrance ? Certainement pas, mais en revanche on peut reprocher aux fédérations, et aux dirigeants de ce sport de ne pas avoir trouver de solutions pour enrayer cette spirale infernale.

 

C’est également pour une affaire de gros sous que le Qatar a été désigné pays organisateur de la prochaine Coupe du monde. L’état du Qatar se trouve au centre d’un marché télévisuel de 3,2 millions de téléspectateurs et a une importante puissance financière. Ces raisons priment aux yeux de la FIFA pour organiser la compétition dans ce pays. Ainsi on peut organiser un événement médiatique de renommée internationale dans un pays qui viole les Droits de l’Homme, sans que cela n’émeuve les instances dirigeantes. Bienvenue dans le football business.

A ce sujet, évoquons aussi la concurrence des chaînes de télévision spécialisées dans le sport pour acquérir les droits de diffusion des grandes compétitions. Ce sont nous, fans de football, qui devons subir cette lutte acharnée pour l’obtention des droits de diffusion et qui devons payer plein tarif pour suivre ces événements. L’an prochain pour avoir accès à l’ensemble du football européen, un téléspectateur devra dépenser 89 euros par mois. Il est bien loin le temps où le football était régulièrement diffusé en clair, à la portée de tous. Les prix des abonnements pour voir les matchs au stade sont eux aussi bien souvent trop chers, ce qui frustre les fervents supporters n’ayant pas les finances nécessaires, et ils sont nombreux.

Les supporters justement, sont-ils totalement irréprochables ? Ils sont une pierre angulaire du système. Sans spectateur dans les tribunes, il y a moins de retombées financières. Un match sans public n’a également pas la même saveur qu’avec, car le public est à juste titre considéré comme le douzième homme d’une équipe, essentiel aussi bien dans son succès que dans son échec. Les spectateurs méritent qu’on les traite avec respect car, à leurs échelles, ce sont eux qui assurent la pérennité d’un club. Or aujourd’hui un des problèmes du football moderne est le manque de respect envers ceux qui entretiennent son existence, car oui on manque de respect aux supporters.

 

Alors qui est ce «on»? Ce sont les instances dirigeantes, notamment en France, qui brident les supporters. C’est même pire que ça, les supporters ne sont pas bridés mais empêchés de vivre pleinement leur passion. Ils sont régulièrement interdits de stade. De plus en plus de matchs de football se jouent à 12 contre 11 puisque le douzième homme ne se trouve que dans un seul camp, celui de l’équipe qui reçoit. La raison est simple : les supporters visiteurs sont fréquemment interdits de déplacement, par mesures de sécurité venant de la Ligue de Football Professionnel, et par des arrêtés préfectoraux. Le football est une fête avant tout, à laquelle la majorité des gens sont heureux d’assister et de participer. Refuser d’accorder une invitation à ces gens pour cette fête, c’est installer un climat délétère autour des matchs de football. Cela revient à penser que de simples supporters venus assister à un spectacle sportif peuvent être menaçants pour le bon déroulement de cet événement. Les collectifs d’ultras de toute la France se mobilisent contre cette répression en réclamant plus de liberté. Des communiqués ont notamment été adressés aux pouvoirs publics, avec comme message principal celui appelant à différencier le terme supporters de criminels, ce à quoi ils sont malheureusement identifiés.

 

Je conçois que pour certains matchs, ceux où l’antagonisme entre supporters des deux clubs qui s’affrontent est important, cette mesure soit prise, mais elle s’est aujourd’hui généralisée à beaucoup trop de matchs, privant ainsi les gens respectueux de venir passer un moment de joie au stade.

Pourquoi en est-on arrivé à cette situation ? Cette mauvaise étiquette n’est-elle que pure imagination? Hélas non. Le supporter de football n’a pas toujours un comportement acceptable, ou plutôt certains supporters pour être correct car tout le monde ne doit pas être mis dans le même sac. Ce ne sont d’ailleurs pas des supporters mais des «supporters» avec des guillemets qu’il faut cibler, car leurs attitudes sont irrespectueuses et vont à l’encontre de leur équipe. Alors je ne sais pas si on peut qualifier ces individus de criminels, mais une chose est certaine, c’est que nous avons souvent affaire à des personnes manquant cruellement d’intelligence.

 

Comment peut-on tolérer qu’à tous les matchs de football des boulettes en papier, des bouteilles d’eau ou encore des briquets provenant des parcages de supporters, soient lancés en direction des acteurs sur le terrain ? Comment peut-on encore allumer des fumigènes dans un stade, alors que cette pratique entraîne quasi systématiquement une interruption du match, des amendes pour les clubs responsables de leurs supporters et des suspensions de tribunes pour le ou les matchs suivants? Comment de pseudos supporters peuvent-ils prendre à parti des joueurs de leur équipe, leur cracher dessus, les insulter ou même les menacer physiquement ? Les groupes de supporters réclament du respect de la part des instances du football, mais comment donner du respect à des personnes qui franchissent régulièrement les frontières de l’irrespect ?

Dans cette guerre opposant les collectifs de supporters aux instances dirigeantes il n’y a pas de gentils et de méchants, de victimes et de coupables. La seule victime qui existe c’est le football. Distribuons donc un carton rouge pour tous ces protagonistes qui dégradent cette formidable scène de spectacle que représente un match de football.

 

Je viens d’évoquer le cas des groupes de supporters, auxquels on pourrait éventuellement trouver comme excuse pour justifier leurs actes celle de gens profondément passionnés, et que cette passion déborde leur faisant comettre des choses irréfléchies. Mais il y a aussi un problème bien plus grave dans les tribunes qui lui ne doit rien à la passion : celui des actes racistes que l’on entend régulièrement dans les stades. Certains individus ne deviennent pas racistes subitement au cours d’un match de football, au contact d’une foule en délire dopée à l’adrénaline. Ils viennent au stade en tant que personne raciste, et lorsqu’ils poussent des cris de singes où jettent des bananes, ils le font de manière parfaitement consciente. Le racisme dans les stades de football est un véritable fléau qui est visible toutes les semaines partout en Europe, mais plus fréquemment en Italie, pays où l’on ne compte plus les incidents racistes.

 

Que fait-on concrètement contre ça ? On identifie les personnes responsables et on les bannit des stades à vie. Cela semble être une évidence. Mais pour plus d’impact il faudrait une décision beaucoup plus forte. Certains joueurs victimes de ces horreurs ont voulu faire interrompre le match, ce qui aurait été un signal incroyable. Sauf que très souvent leur demande fut rejetée, et les officiels leur ont demandé de reprendre le jeu. On fait donc comme ci on avait rien entendu, comme ci c’était la norme. Dans certains cas les arbitres prennent même des sanctions contre… les joueurs victimes de ces discriminations ! Ce fut le cas en Ukraine où Taison, le capitaine brésilien du Shakhtar Donetsk, a été expulsé par l’arbitre pour avoir envoyé le ballon dans un geste de rage vers la tribune d’où provenaient les cris racistes dont il a été victime.

 

Le problème du racisme ne repose pas uniquement sur certains cas isolés dans les tribunes, le problème est évidemment beaucoup plus vaste. Il est sociétal, car ce que l’on entend dans les tribunes n’est que le reflet de l’état d’esprit d’une société intolérante comme en Italie. La vermine que représente le racisme se propage dans tout le système, et le pourrit de l’intérieur. Dès lors, c’est compliqué de la tuer, et malheureusement en Italie, c’est l’ensemble du monde du football qui a été contaminé. Les présidents des clubs italiens s’engagent à lutter contre le racisme, alors que certains d’entre eux sont racistes, comme celui du club de Brescia qui a récemment déclaré à propos de son joueur Mario Balotelli, victime d’insultes racistes: « qu’est ce qu’il se passe avec Balotelli ? Il se passe qu’il est noir, qu’est ce que vous voulez que je vous dise. Il travaille pour s’éclaircir, mais il a des difficultés».

 

La presse écrite italienne est, elle aussi, régulièrement dans l’œil du cyclone pour des unes racistes, la dernière en date étant celle du Corriere Dello Sport du 5 décembre dernier, qui avait pour titre Black Friday, en représentant en une deux joueurs noirs du championnat italien. Distribuons alors un carton rouge bien mérité à tous ces individus intolérants, qui n’ont pas pris conscience que le monde est multi-ethnique, multicolore et qui salissent de leurs mains grasses l’image du football.

 

Le constat est inquiétant hors du terrain, mais il n’est hélas pas plus positif sur le rectangle vert car le football est aujourd’hui dénaturé par l’arrivée d’un outil qui aurait dû être une formidable avancée technique, par un outil qui aurait dû réparer les injustices et rendre le football imperméable à la polémique. Je veux parler de l’assistance vidéo à l’arbitrage, plus connu sous le sigle VAR. Cet outil a fait débat avant son installation, et continue à le susciter aujourd’hui. J’étais un partisan de l’arrivée de la vidéo dans le football, notamment car en voyant son utilisation dans le rugby, j’étais convaincu qu’elle réparerait les injustices et les erreurs d’arbitrage dans le football. L’arbitre sur le terrain peut se tromper en direct, mais les images ne sont pas censées se tromper puisqu’elles montrent la réalité. Il se trouve que moi pour le coup, comme beaucoup, je me suis bien trompé.

 

Ce n’est pas le principe de l’assistance vidéo qui est à pointer du doigt, c’est son utilisation par les arbitres. A l’heure actuelle, tout le monde est perdu: joueurs, entraîneurs, supporters, téléspectateurs, et même les arbitres eux-mêmes. Quand est-ce que la vidéo intervient ? Jusqu’où peut-elle remonter dans une action pour changer une décision ? Quel pouvoir a l’arbitre central par rapport à ceux qui se trouvent dans le centre de visionnage pour pouvoir juger des actions litigieuses ? Toutes ces questions demeurent sans réponses. Le problème n’est pas tant de savoir si les acteurs savent ou non comment fonctionne la VAR, le problème est de savoir si cet outil est bien utilisé et si il limite réellement les erreurs d’arbitrages. Il se trouve qu’il y a au moins autant de polémiques depuis son instauration qu’avant son existence.

 

Le plus inquiétant, selon moi, c’est que la vidéo va à l’encontre de l’esprit du jeu. A titre d’exemple aujourd’hui les positions de hors-jeu sont jugées au millimètre. A un millimètre, voilà à quoi peut se jouer le résultat d’un match. Les arbitres doivent désormais plus avoir une formation d’expert-géomètre que d’arbitre pour juger ce type d’action. Ce système les déresponsabilise clairement. Ils ne prennent parfois plus de décisions importantes car ils savent que la technologie leur viendra en aide. Ce ne sont plus eux les directeurs du jeu, mais les images de télévision qui décident à leur place.

Alors, parce qu’elle modifie l’esprit du jeu, ne remplit pas la fonction qu’elle devrait occuper, et suscite toujours plus de polémique, donnons également un carton rouge à la vidéo dans le football.

 

 

En dépit de tous les dysfonctionnements évoqués précédemment, en dépit de tous ceux qui portent atteinte à l’image du football, en dépit de la manière dont ce sport est dirigé, il faut que le football reste le football. Onze joueurs de deux équipes différentes qui s’affrontent dans un stade rempli de supporters, le tout sous la direction d’arbitres, et avec comme seul objectif celui de marquer plus de buts que l’adversaire, le tout dans le respect et la bienveillance. A la fin ce que l’on doit ressentir c’est la notion de plaisir, le plaisir d’avoir passé un bon moment, d’avoir vibré devant le match. Heureusement la magie du football fait encore son effet, en tout cas sur moi. Il faut cependant veiller à ce que la flamme ne se consume pas, à ce que tous les acteurs du football l’entretienne, et à ce que le monde du football tourne toujours rond.

 

 

 

Mathias Babin

Crédits photos : Passed.fr / So Foot Twitter

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